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Dictionnaire des mots en trop
Belinda Cannone et Christian Doumet
Thierry Marchaisse, essai, 209 pages, octobre 2017, 16,90 €

L’an dernier, Belinda Cannone et Christian Doumet nous avaient proposé un « Dictionnaire des mots manquants : quarante-quatre auteurs étaient invités à tenter une « triangulation méthodique du vide » et à élaborer à travers le lexique une « cartographie du manque ». Cette année, c’est à un exercice opposé que sont conviés quarante-quatre auteurs : parler de « mots en trop ». Non pas dans un désir d’éradication ou simplement d’élagage, mais dans une optique différente et plus porteuse de sens : expliquer pourquoi l’on renâcle devant certains termes, parler de ces refus nés d’une « expérience sensible de la langue », éclairer cet « en-trop verbal » qui peut susciter jusqu’à la répugnance, la sidération, la pétrification : « Il existe en effet », écrivent Belinda Cannone et Christian Doumet, « des Mots-Méduse, propres à exercer sur la pensée un ascendant comparable à celui de la Gorgone. » Un « en-trop verbal » qui peut en effet être, rappellent les auteurs, « un sens univoque que les instances au pouvoir ont décidé de lui donner ». Mot en trop, donc, mais pas forcément : mot qui ne devient de trop que parce qu’il a été dépouillé de ses nuances par des escrocs, des aigrefins, des tyrans. Ainsi ces mots peuvent-ils devenir envoûtements, maléfices – et conduire à des massacres qui ne sont pas seulement ceux de la langue. Le propos, on le voit, n’a rien du superficiel. Il est incitation à la vigilance, et ses implications peuvent dépasser de très loin le simple cadre de la lexicographie.



Si la consigne était d’éviter les effets de mode, nous n’échapperons qu’en partie aux anglicismes ou à ces vocables mis à toutes les sauces en fonction des années et répétés de manière sous-corticale par des psittacidés à visage humain, comme « sensible », « culte », « conséquent », « efficient », « addictif » – pour ne citer qu’eux. Pourtant, c’est avec bonheur que quelques-uns de ces termes honnis sont venus se glisser dans ces pages. Ainsi est-ce en revenant sur la novlangue du « 1984  » de George Orwell et sur ses implications que Rémi David se penche sur la « deadline  », ou en dénonçant les travers de la société qu’Erwan Desplanques s’intéresse à « résilience » et à « rebondir ». Mais n’oublions pas que le mot en trop peut être aussi le (trop) galvaudé « trop  », à la fois pour Frank Lanot qui se désole en constatant que “bêtement, platement, mollement, trop s’est fait très”, pour Michaël Ferrier pour qui derrière l’exubérance factice se dissimule “l’utilisation à la fois superficielle et microscopique de la langue” , travers d’une surévaluation systématique de ce qui n’a pas de valeur et tropisme pour ce « trop visible » que dénonce aussi Tanizaki, et pour Jean-Claude Bologne, qui lui aussi défend la nuance en expliquant qu’il n’y a jamais rien de trop – qu’au-delà d’une certaine intensité, ce sont la nature même des choses, et par conséquent les termes employés, qui sont appelés à changer.

Usage irréfléchi des mots, mais aussi acceptation d’usages lexicaux qui permettent le développement de nouvelles servitudes. Ainsi le classement de certains mots courants en mots en trop permet-il la dénonciation de la déshumanisation (Sylvie Lainé et les « ressources humaines  »), de l’illusion dramatique que représente le mot « progrès  » (Thibault Ulysse Comte), du « développement  » vu par Abdourahman A. Waberi, de l’exclusion (la « Communauté  » selon Marcel Bénabou), ou encore des “mantras économiques égotiques du système économique qui ont vissé dans l’esprit de beaucoup l’illusion qu’il a, en matière de destin, un boulevard napoléonien devant lui” (« moi  », vu par Éric Faye).

Sociologies mêlées du présent et du passé avec Linda Lê qui se gausse des « prescripteurs  » culturo-mercatiques d’une société entrée dans l’ère du « verbiage pandémique », ou avec Mathieu Larnaudie (on notera dans son article une trouvaille ou une très jolie coquille, le « roman de cap et d’épée »), qui, à partir de l’expression paradoxale « un pur roman », et tout en se défendant de vouloir épurer la langue, dénonce l’utilisation politique de l’adjectif, tout comme Jean-Philippe Domecq qui à son sujet parle de répulsion « historique », tout en jugeant la notion de pureté morale tout autant douteuse.

Fort heureusement, un humour bienvenu éclaire ici et là le volume. Olivier Barbarant, avec une férocité que, même si l’un des auteurs classe incidemment cet adjectif comme un mot en trop, nous qualifierons de jubilatoire, éclaire et éreinte le verbe « revisiter  » en constatant que l’on a cessé de se nourrir ou de s’inspirer du génie pour se délecter de sa profanation. Humour féroce également avec Hubert Haddad, qui ne ressent pas vraiment le « ressenti  » autrement que comme “un parti pris candide qui reste en travers de la page comme un cierge et six bottes de navets dans une tartelette goskeuse.” C’est avec beaucoup d’ironie que Franck Lanot règle ses comptes avec la philosophie et le terme « problématique  », et que Caryl Ferey, auteur de polars, se gausse à juste titre des travers du genre et de l’adjectif interminable appliqué de manière répétitive aux jambes des femmes. Humour également avec le texte auto-référentiel, auto-réflexif, auto-ironique de Philippe Garnier qui propose de supprimer non pas un mot mais un mode, le conditionnel, dont il justifie la suppression tout en en abusant pour décrire ce qui aurait pu se passer si ce mode n’avait pas existé.

Malek Abbou sera sans doute suivi par beaucoup en se désolant du terme « plasticien  », qui “transpire le mode d’emploi, à tort ou à raison m’abandonne le sentiment d’une prétention creuse qui n’a su se mettre à l’épreuve de rien” , mais on trouvera aussi dans ce « Dictionnaire des mots en trop  » des essais attirant l’attention sur des mots que nous ne nous attendions peut-être pas à y trouver. Ainsi Christophe Pradeau nous livre-t-il un bel article sur le verbe « limoger  » et Marlène Soreda s’interroge-t-elle sur une tournure un peu vieillotte mais toujours en vigueur, qui veut que sous la fausseté du « un  » l’on multiplie sournoisement, comme « chez un Flaubert » ou « avec un Cézanne », formule proche de l’antonomase, qui serait emphatique ou méprisante, en tout cas illusion d’un rapport désinvolte qu’elle juge, à juste titre, bien peu pertinent. Belle idée également pour Isabelle Jarry qui, à travers le riche exemple du « ptyx » mallarméen, dénonce un « hapax  » par essence paradoxal, “renfermant son propre narcissisme auto-répliquant”, et qui, à peine utilisé, perd son caractère exclusif.

Mais on n’oubliera pas que les mots cherchent aussi à définir ce que nous sommes, et que certains d’entre eux pourraient bien être aussi de trop. En effet, Cécile Guilbert s’intéresse au mot « âme  », présent aussi bien dans le « Dictionnaire des mots rares et précieux » que dans le « Dictionnaire du diable » d’Ambrose Bierce – un mot sans aucun doute excessif, parce qu’il est “tout autant impossible d’en user que de de s’en passer” . Même cible avec la déclinaison moderne de notre essence, ou plus exactement avec son étude, puisque c’est à travers le fallacieusement court « psy  », et en attirant notre attention lexicographique sur “la fatale partition que ce personnage met en œuvre” ,que l’astucieux Guy Le Gaufey nous offre un véritable festival de mots en trop.

Quarante-quatre auteurs, donc, mais bien plus de quarante-quatre mots en trop car certains se sont prêtés plusieurs fois à l’exercice et d’autres ont glissé plus d’un mot de trop dans leur essai. Un exercice auquel ces écrivains, journalistes, universitaires, historiens, philologues, mathématiciens, éditeurs et poètes se sont prêtés avec plus ou moins de conscience ou de bonheur –une majorité des textes fouillés et convaincants mais aussi, en toute subjectivité, quelques contributions assez faibles, inévitable revers de tout ouvrage collectif – composent au final un ouvrage qui interroge et interpelle sur les excès cachés de la langue et plus encore sur ceux qui la manipulent, sur notre manque d’attention souvent, sur notre passivité parfois.

C’est dire que la notion de vigilance, qui est l’un des principes directeurs de ce « Dictionnaire des mots en trop », est abondamment mise à contribution, et contribue fortement à l’éveil du lecteur. Car celui-ci n’y trouvera pas seulement des articles passionnants, mais aussi, en filigrane, un manifeste en faveur d’une défiance et d’une lucidité accrues. Tout comme la lecture du « Dictionnaire des mots manquants  » invitait à identifier et à combler d’autres manques, ce « Dictionnaire des mots en trop » incitera à lire, à écouter, à entendre, et à trouver soi-même d’autres mots en trop.
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Il n’y aura pour cela pas besoin d’aller très loin. Car plus d’un lecteur pourra ironiser sur ces auteurs qui après avoir dénoncé des mots en trop en utilisent, en fin de volume, dans ces brèves biographies que l’on devine écrites par leurs soins. Pourquoi diable, comme partout ailleurs, y trouve-t-on qu’ils sont « notamment » les auteurs de tels ou tels ouvrages ? Un adverbe hideux dont le grammairien Claude Favre de Vaugelas, au dix-septième siècle, disait déjà qu’il n’était « pas du plus bel usage », et que Thomas Corneille déconseillait de même. Un adverbe lourd, de peu de sens, volontiers présomptueux ou trompeur (ce « notamment », tout comme le terme de « publications majeures » pouvant être amené à signaler les seules publications d’un auteur), un adverbe de trop. Reste à souhaiter qu’après le « Dictionnaire des mots manquants » et le « Dictionnaire des mots en trop  » Belinda Cannone et Christian Doumet trouveront d’autres idées comme un « Dictionnaire des mots complaisants » – ou tout autre dictionnaire invitant à lire, à entendre et à voir avec une sagacité nouvelle.


Titre : Dictionnaire des mots en trop
Dirigé par : Belinda Cannone et Christian Doumet
Auteurs : Malek Abbou, Jacques Abeille, Mohammed Aïssaoui, Jacques Ancet, Marie-Louise Audiberti, Michèle Audin, Olivier Barbarant, Marcel Benabou, Jean Blot, Jean-Claude Bologne, François Bordes, Luciles Bordes, Mathieu Brosseau, Belinda Cannone, Béatrice Commengé, Thibault Ulysse Comte, Seyhmus Dagtekin, Louis-Philippe Dalembert, Remi David, Erwan Desplanques, Jean-Philippe Domecq, Christian Doumet, Renaud Ego, Eric Faye, Caryl Férey, Michaël Ferrier, Philippe Garnier, Simonette Greggio, Cécile Guilbert, Hubert Haddad, Isabelle Jarry, Cécile Ladjali, Marie-Hélène Lafon, Sylvie Lainé, Franck Lanot, Fabrice Lardreau, Mathieu Larnaudie, Linda Lê, Guy Le Gaufey, Jérôme Meizoz, Christine Montalbetti, Christophe Pradeau, Marlène Soreda, Abourahman A. Waberi.
Couverture : Denis Couchaux
Éditeur : Thierry Marchaisse
Site Internet : page volume (site éditeur)
Pages : 209
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : octobre 2017
ISBN : 9782362801938
Prix : 16,90 €

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Hilaire Alrune
15 novembre 2017






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