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Cher Pierre Larousse
Sylvie Andreu (direction)
Bernard Chauveau, essai, 79 pages, premier trimestre 2017, 25 €

On sait finalement assez peu de choses au sujet de Pierre Larousse, dont la carrière débuta en 1849 avec une « Lexicologie à l’usage des écoles primaires » publiée à compte d’auteur, six ans avant le « Nouveau dictionnaire de la langue française », véritable ancêtre du fameux petit Larousse, et quatorze ans avant le « Grand dictionnaire universel » grâce auquel Larousse réalise enfin son rêve d’encyclopédiste. Et qui sait que le fameux « Petit Larousse illustré », avec sa célèbre maxime « je sème à tout vent », ne verra le jour qu’après la mort de l’auteur ? Tels sont quelques-uns des éléments rappelés en introduction par Sylvie Andreu, coordinatrice de l’ouvrage, un ouvrage composé de vingt-six textes, un pour chaque lettre de l’alphabet, et qui, en cette année 2017, commémore le bicentenaire de la naissance de l’auteur.



Belle idée que celle de ces vingt-six hommages qui permettent, en sollicitant des écrivains, mais aussi des journalistes, des artistes plasticiens, des historiens, des bibliothécaires, des libraires et même des élèves, d’assurer une belle diversité de visions et de réflexions sur Pierre Larousse et sur son œuvre. Cette diversité pourra ainsi être reflétée par les approches de l’écrivain Dany Laferrière, pour qui un écrivain est fait « pour contester le dictionnaire et non lui obéir », et qui, un tantinet rebelle, proposait déjà, étant enfant et arguments à l’appui, de donner un sens différent aux mots en fonction de l’âge que l’on a, du libraire Denis Mollat, qui, parce que son grand-père lui racontait que les dictionnaires étaient livrés par bateau, développe un abord original de Larousse marqué par l’élément aquatique, du plasticien Gilles Barbier qui se déclare fâché avec l’orthographe (en effet, et avec la grammaire, puisqu’il écrit « je perd » au lieu de « je perds » ) et qui recopie, à sa manière, depuis plus de vingt ans – mais il ne fait pas que ça – les pages du Petit Larousse de 1966.

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Le Larousse peut représenter la tradition, mais également l’évolution. C’est ce qui apparaît dans le bel hommage de Jérôme Clément qui met en parallèle le Larousse, les valeurs républicaines et les chances offertes à tous, tout comme son aspect multigénérationnel, et souligne enfin qu’entre autres gloires Larousse eut celle de devenir un nom commun. On mettra en regard la vision moins optimiste de Dominique Sampiero qui met à profit la tribune offerte pour dénoncer l’échec de la culture populaire et l’exagération des inégalités. Une pointe de militantisme également pour Antoinette Fouque, défunte il y a quelques années, avec un entretien donné à l’occasion de son entrée dans les noms propres de Larousse 2012, et qui aurait souhaité y voir entrer le terme de « féminologie. » Un brin de sociologie encore avec le très beau texte de Cécile Ladjali qui, après avoir reconnu que « les monstres charmants que vous avez imprimés dans votre dictionnaire sont devenus notre histoire », oppose, avec nuances, la richesse de la langue à l’amnésie programmée, et pour finir s’insurge contre l’appauvrissement du désir et de la beauté liés à la langue comme résultante de réformes condescendantes et de simplifications excessives.

Il est impossible de ne pas inscrire une réflexion sur un dictionnaire physique qui aura rendu des services durant plusieurs générations dans le contexte de l’essor numérique. Ainsi, Emmanuel Davidenkoff espère que les formidables possibilités offertes par le réseau n’aboutiront pas à une « naphtalisation » parallèle de la langue, de la culture et du travail, et Jeanne Bordeau souligne que ce sont peut-être l’esprit et la rigueur de Pierre Larousse qui manquent face aux floraisons de néologismes en rapport avec le monde virtuel et à l’appauvrissement des sens que le monde numérique favorise et même génère. Pascal Ory, enfin, à partir des drapeaux, des pays et des frontières qui au fil des décennies disparaissent et se recomposent, aborde lui aussi cette autre métamorphose qui est celle du numérique, fausse mort et inévitable transformation de l’irremplaçable.

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La langue française, c’est aussi la francophonie. Bernard Cerquiglini discerne dans l’œuvre de Pierre Larousse non pas la volonté de figer de ses prédécesseurs mais au contraire une ouverture au monde et à l’évolution de la langue dans laquelle il discerne les prémices de ce qui devait devenir la francophonie. Ouverture également avec Didier Daeninckx, qui, à travers la transformation du terme « canaque » en « kanak », fustige avec érudition les préjugés anciens, et met en parallèle les volontés des académiciens et celles d’un peuple. A travers l’histoire de sa famille, Valérie Toranian met en relation couture et culture et voit dans le dictionnaire Larousse « un marchepied pour la France. » Tahar Ben Jelloun rappelle que si la France est une terre d’asile, le dictionnaire Larousse est également lexique d’asile pour bien des mots eux aussi d’origine étrangère. Marc Alexandre Oho Bambe envoie depuis Douala une lettre lumineuse et poétique. Salah Stétié souligne l’existence d’un Pierre II Larousse, petit-fils de Pierre Athanase Larousse, animé des mêmes ambitions et qui « donnera son nom à un empire dont nous dépendons tous désormais, que nous fussions français ou, mieux, francophones. » (belle formule, mais on s’interroge tout de même sur le subjonctif imparfait alors que le présent aurait suffi.) Et l’on ne s’étonnera pas de ce que dans leur lettre à Pierre Larousse les élèves de la classe de quatrième de la cité Pierre Larousse de Toucy décident de lui offrir un éventail de mots venus de tous horizons qui ne sont pas (encore) dans son dictionnaire.

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Beaucoup de « lettres » passionnantes, donc, mais aussi, et en toute subjectivité, quelques textes d’intérêt secondaire. Peu inspiré, Olivier Grenot fait du hors-sujet en parlant des faux-amis français-anglais et en dénonçant, avec la facilité des lieux communs du politiquement correct, la définition de « nègre » du « Grand dictionnaire universel du XIXème siècle ». Micheline Guilpain-Giraud se fend et se contente d’une lettre badine, Bruno Racine formule ce dont tout a chacun a fait l’expérience, à savoir le vagabondage parmi les mots, le saut d’un article à un autre et les rapprochements imprévus et souvent féconds, et l’on se demande pourquoi Elias Sanbar s’obstine, en narrant avec force détails une anecdote bien connue, à éluder systématiquement les noms propres, non seulement de ses principaux protagonistes (parmi lesquels Yasser Arafat et François Mitterrand) mais aussi des éléments accessoires (« un prestigieux hôtel place de la concorde », « un célèbre journaliste « ). Une anecdote qui, pour amusante qu’elle soit, donne en définitive l’assez piteuse image d’un leader historique prétendant connaître la langue française en se justifiant du Larousse.

Nous terminerons, toujours en toute subjectivité, sur trois très beaux textes : ceux où Hubert Haddad voit dans le Larousse une « Machine à rêver, à penser ou à prédire », celui où Jean-Noël Jeanneney voit en lui un « ouvrage unique à emporter dans la solitude d’une île déserte ou dans une thébaïde préservée après une catastrophe universelle » et celui où Jean Pruvost rappelle que le second prénom de Pierre Larousse était Athanase et qu’Athanase signifie immortalité.

Une couleur rose saumon comme les toiles à présent pâlies et défraîchies des premières éditions du « Petit Larousse illustré  », une belle photographie double page de Pascal Hausherr, d’élégantes vignettes de l’illustrateur Philippe Favier, vingt-six « Lettres », et enfin les bibliographies des auteurs : avec tout juste soixante-dix-neuf pages, ce « Cher Pierre Larousse  » apparaît donc comme un beau livre et un essai facile à lire, souvent plaisant, jamais académique. Un ouvrage donnant de ces dictionnaires de Pierre Larousse, si répandus qu’ils en sont paradoxalement devenus presque invisibles, des visions originales et pleines d’intérêt.


Cher Pierre Larousse
- Auteurs : Sylvie Andreu (coordination), Gilles Barbier, Tahar Ben Jelloun, Jeanne Bordeau, Bernard Cerquiglini, Charles Autheman, Jérôme Clément, Didier Deaninckx, Emmanuel Davidenkoff, Philippe Dupuis, Antoinette Fouque, Oliver Grenot, Micheline Guilpain-Giraud, Hubert Haddad, Jean-Noël Jeanneney, Cécile Ladjali, Dany Laferrière, Denis Mollat, Marc Alexandre Oho Bambe, Pascal Ory, Jean Pruvost, Bruno Racine, Dominique Sampiero, Elias Sanbar, Salah Stétié, Valérie Toranian.
- Couverture : Couleurs contemporaines
- Photographies : Pascal Hausherr
-  Illustrations intérieures : Philippe Favier
- Éditeur : Bernard Chauveau
- Design Graphique : Studio Plastac
- Pagination : 79 pages
- Format : 20 x 25 cm
- Dépôt légal : premier trimestre 2017
- ISBN : 9782363061638
- Prix public : 25 €


Lettres et lexiques sur la Yozone :
- « Lettres à Alan Turing »
- « Dictionnaire des mots manquants »
- « Dictionnaire des animaux de la littérature française »


Hilaire Alrune
15 juin 2017






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