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Land of the Dead : George Romero s’explique en zone YO
Le maître des zombies nous parle de son dernier film de morts-vivants
28 juillet 2005

George Romero était à Paris le 28 juillet dernier pour la promotion de « Land of the Dead » et une séance d’interviews sous haute surveillance. Policiers à l’entrée, services secrets à l’intérieur, Ariel Sharon avait lui aussi choisi l’hôtel Raphaël pour son séjour dans la capitale. Une effervescence, un rien paranoïde, qui n’a nullement affecté notre entretien avec le maître du cinéma de Zombies.



Avant toute chose, comment expliquez-vous le temps qu’il vous a fallu pour en arriver à « Land of the Dead » ?

Oh !!! C’est une longue histoire. Après « Le jour des morts-vivants », j’ai réalisé deux films, « Incidents de parcours » et « La part des ténèbres », pour Orion Pictures. Puis, j’ai monté une nouvelle société avec Peter Grunwald, mon nouveau partenaire. Nous sommes restés deux ans à Newline, pour finalement ne faire aucun film avec eux. Ensuite, nous avons repris nos billes pour les proposer à la MGM. Mais, la Fox travaillait déjà sur un projet similaire. Nous avons donc tourné en rond pendant deux ou trois ans, temps que j’ai employé pour écrire le scénario de « La momie ». Un script qui avait l’assentiment d’Universal. Mais, je ne suis pas parvenu à me libérer de mon contrat avec la MGM et ce projet non plus ne s’est pas fait. Une perte de temps particulièrement frustrante. Entre temps, j’ai quand même travaillé sur différents scripts mais cela n’a débouché sur aucun projet de film. J’en avais tellement ras-le-bol que j’ai préféré dire « au revoir Hollywood ». Finalement, je suis venu en France et j’ai trouvé un financement auprès de Canal+ pour produire « Bruiser ». Nous étions déjà en 1999 et il fallait se rendre à l’évidence, mes zombies et moi avions raté les 90s. Dommage, car nous étions présents dans les années 60 (« The Night of the Living Dead », 1968), les 70 (« The Dawn of the Dead », 1978) et les 80 (« The Day of the Dead », 1985). Mais, avec tous ces contretemps, je ne suis pas parvenu à faire mon zombie des 90s. Par contre, juste après le tournage de « Bruiser », j’ai écrit un premier script pour « Land of the Dead ». Si, à l’époque, il était plus question de sans abris, de malades du sida et de la disparition de la classe moyenne, il y avait déjà en point central l’idée de cette population repliée dans une ville fortifiée, vivant en autarcie sans se préoccuper de l’extérieur. Malheureusement, j’ai terminé ce script la veille du 11 septembre et bien entendu, personne n’a voulu se commettre avec un tel projet. Dès lors, le cinéma se devait être plus consensuel, moins polémique. Donc, je l’ai mis au placard pendant deux ans avant de le ressortir en changeant d’approche pour le remettre au goût du jour, le recadrer dans une optique post 9/11. A vrai dire, le traumatisme du 11 septembre est omniprésent dans « Land of the Dead ». On retrouve une cité protégée par les eaux et la symbolique des tours, toujours plus grandes, toujours plus hautes. Bien évidemment, de nombreux éléments étaient déjà présents dans le premier script mais c’est vrai que simplement montrer un véhicule traverser une rue jonchée de cadavres n’a plus le même impact depuis les images diffusées par CNN. Alors, j’ai remanié un peu tout ça mais cela ne m’a pas empêché de perdre une nouvelle année à négocier auprès de la Fox. Mais, les responsables du studio voulaient tout contrôler. Même le titre était sujet à discussion. C’est alors que Mark Canton a contacté mon agent pour savoir où en était mon prochain film de zombies. Quand il a appris que rien n’avait encore été décidé, il a immédiatement posé une option et cinq semaines plus tard le contrat était signé. Voilà, pour la petite histoire. Un peu longue il est vrai, mais c’est comme ça que les choses se sont passées.

Doit-on considérer « Land of the Dead » comme le prolongement de « Day of the Dead » ?

Non ! Dans « Day of the Dead », il est surtout question de la déviance des instances gouvernementales et militaires dans un contexte ancré au cœur des années 80, l’effondrement de l’union soviétique, la remise en question de valeurs devenues obsolètes. Les protagonistes se retrouvent livrés à eux-même et se réfugient sous terre.
Dans « Land of the Dead », l’approche est différente. Il est question d’exclusion et de sécurité. Les survivants se sont regroupés dans une ville fortifiée et acceptent, sans poser de questions, la politique du pouvoir en place en échange de leur protection.

D’une façon plus générale, pourquoi avez-vous adopté les morts-vivants plutôt que d’autres créatures fantastiques comme les loups-garous ou les vampires. Qu’est-ce qui vous fascine tant chez les zombies ?

A vrai dire, je ne pensais pas à eux en terme de zombies quand j’ai fait le premier film. Il ne s’agissait au départ que de mangeurs de chair. D’ailleurs, le titre original était « Night of the Flesh Eaters / La nuit des mangeurs de chair ». C’est le distributeur qui a eu l’idée de changer le titre pour « Night of the living Dead / La nuit des morts-vivants ». Pour ne rien vous cacher, cette idée de film m’a été inspirée par le roman « Je suis une légende » de Richard Matheson. Son livre décrit une révolution mais débute quand il ne reste plus qu’un homme sur Terre. Moi, ce qui m’intéressait, c’était de raconter comment nous en étions arrivés là. Alors, je lui ai dit que j’allais reprendre son idée mais que ma version raconterait le début des événements, la première nuit. En même temps, utiliser des vampires aurait été trop proche de son roman, alors j’ai décidé d’utiliser des Goules. Cette idée me séduisait, parce qu’en même temps ces créatures ne sont que notre reflet. Elles sont nous, mais elles sont mortes et revenues parmi les vivants. Tout cela est assez tribal. C’est eux contre nous et j’étais assez content de mon idée car ils sont notre prolongement, nous après la mort.

Durant les années 90, il y a eu beaucoup de films d’horreur, des films d’horreur modernes, comme le remake de « Dawn of the Dead / Zombies ». Comment vous situez-vous dans cette déferlante ?

Oh ! Vous savez, je ne m’en occupe que très peu. Je vis à Pittsburgh, en dehors du système et je fais les choses dans mon coin sans vraiment me préoccuper de ce que font les autres. Quand on demande à Stephen King ce qu’il pense des adaptations de ses livres au cinéma, il répond que son travail se trouve dans les rayons des libraires et nulle part ailleurs. Même si nous ne faisons pas le même métier, je partage assez son point de vue. Mes réalisations sont mes réalisations et je me moque de ce que font les autres. Parfois, il y a des choses qui me plaisent, qu’elles soient en rapport avec ce que je fais ou non importe peu. Là, par exemple, j’ai beaucoup aimé « Shaun of the Dead ». Du coup j’ai invité le réalisateur et le scénariste à faire de la figuration sur « Land of the Dead ». Ils sont même au premier plan sur l’affiche. Bon, on ne les reconnaît pas au premier coup d’œil étant donné que là, ils sont morts, mais sous le maquillage il s’agit bien d’Edgar Wright et de Simon Pegg. En tout cas, j’ai beaucoup aimé leur film, qui est techniquement réussi et également très drôle. Ils ont envoyé une copie à Universal avant que le film ne sorte sur les écrans pour savoir ce que j’en pensais. C’était assez drôle de me retrouver seul dans une petite salle de cinéma en Floride pour une projection très privée du film.

Comment expliquez-vous le revival des films de zombies depuis l’an 2000 ?

Je ne sais pas pourquoi mais il y a effectivement une recrudescence du genre depuis quelques années. Il faut dire que c’est un type de monstre financièrement très accessible. En plus, il ne demande pas d’introduction particulière pour expliquer les règles aux spectateurs. Je ne sais pas ce qui a provoqué ce retour des morts-vivants sur les écrans mais, si vous me permettez d’être un peu cynique, je dirais que l’imagination n’est pas vraiment le moteur d’Hollywood et c’est peut-être tout simplement « Blade » qui est à l’origine de ce phénomène. Même s’il n’a rien à voir avec les zombies, il a incontestablement apporté un peu de sang frais au film de genre. Puis, regardez, maintenant les zombies sont capables courir, de sauter. Ce qui n’est pas et ne sera pas le cas dans mes films. Pour moi, un mort-vivant ça marche et c’est tout. A la limite, je veux bien leur payer une carte pour la bibliothèque municipale mais en aucun cas une adhésion à un club d’athlétisme (rires). Il y a eu aussi ce film australien « Undead » et puis « Resident Evil » bien sûr. C’est certainement « Resident Evil » qui a été le déclencheur, le jeu vidéo puis ensuite les adaptations cinématographiques. Il y a eu aussi un autre film anglais « 28 jours plus tard » et « House of the Dead » qui lui aussi est inspiré d’un jeu vidéo.

Et qu’avez-vous pensé du remake de « Dawn of the Dead / L’armée des morts » ?

Et bien, le film était finalement bien meilleur que ce à quoi je m’attendais. Mais pour moi, ce film ressemble à un jeu vidéo. Les 15-20 premières minutes sont vraiment réussies. Un bon film d’action très bien fait. L’introduction est particulièrement efficace et spectaculaire. Mais, ensuite, on retombe dans la logique d’un jeu vidéo, sans vraiment de sujet ou de réflexion, sinon celle de survivre. Il y a bien quelques bonnes idées. J’ai bien aimé l’histoire du gars barricadé dans son armurerie, par exemple. Ainsi que quelques plans visuellement bien trouvés. Mais cela ne reste qu’un film d’action calibré pour les amateurs de films d’action calibrés.

Il semblerait qu’il soit question d’une « Armée des morts II » ?

Peut-être, mais je n’ai rien à voir avec ce projet. Je pense que mon ex-partenaire a vendu les droits et que probablement quelqu’un projette de faire quelque chose avec. Nous verrons bien. Mais comme je le disais plus tôt, ça ne m’intéresse pas vraiment. Je ne travaille pas comme ça. Je me sens plus l’âme d’un chroniqueur. J’aime bien l’idée de pouvoir faire mes films comme je l’entends, de me faire l’écho de l’environnement politico-social du moment tout en exprimant mon point de vue et mon positionnement. En même temps, je suis assez fier de ma collection de films. Ils sont le reflet d’une époque, des instantanés d’une décade.

Avez-vous d’autres projets pour le grand écran ?

Oui, nous travaillons sur deux trois projets mais je ne sais pas exactement sur quoi cela va déboucher. En fait, nous avons été pas mal sollicités depuis l’annonce de la sortie de « Land of the Dead » même s’il n’a pas vraiment décollé au box office américain. Il faut dire que la sortie de notre film a été occultée par celle de « La guerre des mondes » qui a déboulé sur les écrans seulement 4 jours après le nôtre. Du coup, nous sommes presque devenus invisibles. Reste maintenant à espérer que le film soit bien accueilli en Europe et au Japon car ensuite il faudra attendre la distribution en vidéo. Nous verrons bien. Sinon, nous avons effectivement un projet de roman de King en route, « The girl who loved Tom Gordon » et apparemment nous aurions aussi un accord pour une autre adaptation de Stephen King. Un sujet un peu dans le genre de « Christine » où il serait question d’une voiture hantée. Mais, il faut tout d’abord que je lise le script pour voir de quoi il s’agit vraiment. Il y a aussi « Diamond Dead », une comédie musicale rock’n roll fantastique dont je me demande si elle va se faire étant donné que personne ne semble intéressé par le sujet.

Va-t-on devoir attendre 10 ans pour le prochain volet de votre saga zombiesque ?

Si je suis toujours vivant (rires) ! De toute façon, il va falloir attendre qu’il se passe quelque chose. Pour l’instant, je ne sais pas. Peut-être que cela deviendra d’actualité la semaine prochaine et que je commencerai un nouveau zombie dans une quinzaine de jours. On ne sait jamais ce qu’il va se passer. C’est ce que j’expliquais précédemment, j’aime que mes films reflètent le climat d’une époque, un changement dans la société américaine. Mais, allez savoir, peut-être que quelqu’un va larguer une bombe atomique sur Washington.

J’ai entendu parlé de « World of the Dead » comme titre de votre prochain film.

Et bien vous êtes plus au courant que moi, car je n’ai jamais entendu parler de ça.

Vous êtes aussi impliqué dans une série télé ?

Oui, « Master of Horror ». Malheureusement, je ne sais pas si je vais pouvoir y participer. Le tournage a débuté mais je suis coincé par la promotion du film au moins jusqu’en septembre. Ensuite, j’ai quelques travaux déjà prévus pour octobre/novembre. Du coup, ma participation est encore incertaine même si je suis tout à fait partant pour ce projet. Mick Garris est un ami et je fréquente de nombreuses personnalités impliquées dans la série. C’est au niveau du calendrier que cela va être difficile. Mais, vous savez, tout ça était très informel. Mick m’avait simplement proposé de réaliser un épisode du show. Je lui ai répondu « Pourquoi pas, ça va être génial ». Puis la rumeur s’est emparée de la proposition pour être récupérée par la presse. C’est souvent comme ça quand on vit un peu en dehors du milieu. Dès que vous apparaissez, il faut en faire un événement. Si par exemple, je passe à Cannes durant le Festival, c’est forcément pour annoncer ou préparer quelque chose (rires). Enfin bref, je ne sais pas pour combien de temps j’en ai encore mais j’aimerai bien faire un dernier film de zombies. Je crois que je n’ai pas vraiment envie de conclure parce que je ne veux pas être obligé de recoller les morceaux, avoir à remettre de l’ordre. S’il y a un moyen de terminer sans y ajouter une fausse note d’espoir et sombrer dans le cliché, c’est en signant une sorte de traité entre les morts et les vivants. J’aime bien l’idée que le public regarde mes films comme des westerns et là ce serait comme signer un traité avec les Apaches. Alors je réfléchis. Pour l’instant deux choses me viennent à l’esprit en pensant à ce prochain film. Comme c’est Universal et qu’ils risquent de ne pas faire beaucoup d’argent avec celui-ci, soit je parviens à les décider de faire très rapidement une suite. Un « Land of the Dead II » qui suivrait le camion des vivants ou la troupe des morts, soit, je prends mon temps pour conclure sur la signature d’un traité de non agression. Je ne vois vraiment pas d’autre solution... D’ailleurs, je vais mettre tout ça par écrit avant de mourir... la semaine prochaine (rires).

Et bien. Puisque que vous parlez de conclusion. Revenons à vos débuts, aux raisons qui vous ont amené au cinéma.

J’ai toujours aimé le cinéma. J’ai grandi dans le Bronx et l’une des choses qu’il m’était permis de faire étant enfant c’était de dépenser 50 cents pour une place de cinéma. Alors j’y étais fourré tout le temps. J’adorais les films d’horreur et les EC Comics. Je baignais déjà dans le genre. J’aimais bien aussi les westerns, comme « La prisonnière du désert » ou « The Quiet men », les films du grand John Ford. J’avais un oncle qui me passait un peu d’argent, car nous n’en avions pas. Mon père cumulait 3 jobs. Un jour, ma tante m’a embarqué pour aller voir « The Red Shoes » and « The Tales of Hoffman » à Manhattan. Michael Powell était mon Dieu et « The Tales of Hoffman » le film qui m’a donné envie de faire du cinéma. C’est aussi un film fantastique et Robert Helpmann est le Dracula le plus convaincant que j’aie jamais vu. A l’époque de Michael Powell, il n’y avait pas encore les effets spéciaux, les techniques utilisées étaient transparentes, il utilisait la double exposition et on pouvait comprendre comment il faisait. Cela rendait les choses beaucoup plus accessibles pour moi, même si j’ignorais encore comment reproduire la même chose. Alors j’ai été à l’école pour étudier la peinture et les arts graphiques. Le principal boulot de mon père était artiste publicitaire. Puis, je me suis retrouvé dans une école avec une section théâtre, une très bonne section théâtrale. Alors, après 3 années, j’ai décidé de me réorienter vers le théâtre et de me coltiner avec les arts dramatiques. Notre diplôme nous a permis, à quelques camarades et moi, de de faire nos classes dans le « School Laboratory Films » de Pittsburgh qui venait d’ouvrir ses portes. C’est là que nous avons appris les basiques, juste avant l’arrivée de la vidéo. Nous étions impliqués dans les aspects techniques. De véritables touche-à-tout qui voulaient tout expérimenter. La prise de vue, le son, le montage ... C’est ce qui nous a permis de sauter le pas et de fonder notre propre compagnie pour produire des films publicitaires. On devait tout faire par nous-mêmes. C’est là que je me suis dit « pourquoi ne pas nous lancer dans la conception d’un film ? ». Et c’est ce que nous avons fait.

Remerciements à Michel Burstein et Bossa Nova pour l’organisation de cette rencontre.


Bruno Paul
9 août 2005



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