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Merfer
China Miéville
Fleuve, collection Outre Fleuve, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), inclassable, 529 pages, octobre 2016, 21,90€

Un bien étrange univers que celui de Merfer. Des morceaux de continent surélevés sur lesquels on est en sécurité, à condition de ne pas monter trop haut : les montagnes mènent en effet rapidement à l’outreciel, à l’atmosphère difficilement respirable et hanté par des animaux terrestres ou volants terrifiants. En contrebas de ces continents, des océans, des mers de ballast et d’acier. Ces océans improbables, ces territoires constituent la majeure partie du monde : la Merfer. Des ponts, des aiguillages, des voies ferrées à l’infini. Un sol ferme entre les rails, certes, mais absolument inhabitable, car il est avant tout le biotope de prédateurs qui, à la moindre vibration, jaillissent du sol pour happer celui qui serait assez fou pour descendre d’un train.



Sham al Soarap est un adolescent qui rêve de lointains. Engagé sur un train comme assistant de médecin, il voudrait devenir un chasseur d’exhume. L’exhume, c’est ce qu’au péril de sa vie on parvient à arracher de la Merfer, au nez et à la barbe (ou plutôt aux crocs et aux griffes) des éruchtones, ces monstres qui la hantent et en sortent pour dévorer les imprudents. L’exhume, ce sont des matériaux, des objets, des artefacts de valeur, classés en fonction des strates historiques ou de la provenance (archexume, néoexhume, alterexhume), et relevant de périodes technologiques distinctes.

« La vie souterraine, par contraste, et celle de la platerre qui forme son sommet, est plus directe et plus exigeante. Presque tout veut y manger tout le reste. »

Mais Natacha Picbaie, la capitaine du train sur lequel le jeune Sham s’est engagé, n’est pas intéressée par l’exhume. Elle fait partie de ces capitaines mutilés, qui ont perdu qui un bras qui une jambe au cours de leur lutte avec de terribles éruchtones, et qui désormais consacrent leur vie à la traque d’un prédateur démesuré. Ces prédateurs, ils les nomment désormais leur philosophie, et l’on reconnaîtra sans peine en eux le Moby Dick de Melville. En ce qui concerne la capitaine Picbaie, sa philosopie est taupe géante, titanesque, surnommée Jackie la Nargue. Picbaie la traque d’un bout à l’autre de la Merfer.

Un jour, au cours de cette quête, ils explorent un train naufragé hors des rails. Ses passagers sont morts depuis bien longtemps, ses wagons ont déjà été pillés, mais Sham y trouve un disque informatique avec d’étranges images, véritable équivalent d’une carte au trésor. Sur ces images, deux enfants qui l’obsèdent et qu’il finira, grâce à un détail architectural, par retrouver. Deux enfants dont les parents sont morts à bord de ce train naufragé. Ce que leurs parents cherchaient, les deux enfants, Caldera et Dero Shroake, ainsi que Sham, vont le chercher à leur tour.

Une double quête initiatique, celle de la capitaine Natacha Picbaie chassant la taupe géante et celle de Sham et des enfants Shroake suivant les traces de leurs parents, des références minimes et nominales à des auteurs de genre (les frères Strougatski, le « Shikasta  » de Doris Lessing), de belles idées (ces scaphandriers des cimes dans l’air irrespirable des hauteurs), des bouffées mécanistes façon steampunk (certains trains, un gigantesque nœud ferroviaire de ponts et de rails), des aperçus vers d’autres univers (des voies souterraines inaccessibles aux éruchtones), des aventures (poursuites, combats, enlèvements, pirates du rail), « Merfer  » est tout cela à la fois. Et d’autres choses aussi, d’autres images que nous ne révélerons pas pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

En empruntant au récit d’aventures façon «  L’île au trésor » de Stevenson et au fameux « Moby Dick » de Melville, l’auteur prenait le risque de construire un univers incohérent et trop disparate. De manière étonnante, il réussit ici son coup, parvenant à créer un monde à part entière qui finit par convaincre. De même, on pourrait craindre au vu des premiers chapitres, que China Miéville se contente de transposer mécaniquement le récit maritime en récit ferroviaire : le convoi remplace le navire, la draisine figure la chaloupe, le train versé prend la place du navire échoué ou de l’épave flottante, et ainsi de suite. Il y a certes un peu de cela, on le remarque, on s’en amuse (les scènes d’abordage de train à train), et puis on l’oublie. Là est la magie de Miéville  : il parvient à entraîner le lecteur dans un univers parallèle, saugrenu, imagé, tout comme il était déjà parvenu à le faire avec le remarquable « Lombres » il y a quelques années. Comme si l’auteur, en s’attelant à des œuvres moins ambitieuses que ses romans plus sérieux, parvenait à gommer ses défauts. Un roman plaisant, donc, qui devrait séduire aussi bien les adultes que les plus jeunes, joliment servi par le travail de Nathalie Mège, qui a réussi à traduire les nombreux néologismes de Miéville en termes à la fois élégants et parlants.

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Titre : Merfer (Railsea, 2012)
Auteur : China Miéville
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Nathalie Mège
Couverture : David Stevenson / Mike Bryan
Éditeur : Fleuve
Collection : Outre Fleuve
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 459
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : octobre 2016
ISBN : 978265116122
Prix :21,90 €



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Hilaire Alrune
29 janvier 2017






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