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Chute de Londres (La)
China Miéville
Pocket, Agora, , traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), essai, 92 pages, octobre 2015, 7,70€

En 2011, à l’approche des Jeux Olympiques programmés à Londres pour l’année suivante, China Miéville décrit les aspects crépusculaires de Londres. Une ville sinistre, en proie aux signes annonciateurs du chaos, fragilisée par les inégalités sociales, par les émeutes et les violences policières. Depuis, tout va mieux, officiellement du moins. Ce n’est pourtant pas le sentiment de China Miéville qui, ouvrant la rééditions de ce texte (initialement publié sous forme partielle en mars 2012 dans le New York Times Magazine, puis en version complète chez Westbourne Press) nous explique pourquoi dans « Une nouvelle introduction » datée de 2015.



«  L’Apocalypse est moins un cliché qu’un truisme. »

Un essai sous le signe de l’apocalypse. C’est sous le patronage du peintre John Martin (1789-1854), et plus particulièrement de son tableau intitulé « La Chute de Londres », anéantie sous le feu tombé du ciel et par des bandes armées que China Miéville ouvre ce bref opus de quatre-vingt-dix pages, occupées autant par des photographies que par le texte. Ce que dénonce Miéville, avec un excès parfois réjouissant ( « le supplément « comme le dépenser » du Financial Time (…) suffit à faire regretter la guillotine à un placide libéral » ) mais aussi une certaine partialité conditionnée par ses sympathies de gauche ou d’extrême gauche (s’il s’étend sur les violences policières, pas un mot sur la criminalité, Londres ne connaissant rien d’autre, selon lui, que des jeunes qui s’amusent).

« Une catastrophe génère les monstres dont elle a besoin. À Londres, le terme « jeunesse sauvage » est monnaie courante.  »

Excès du capital, essor de la répression, vérités officielles, voilà ce que rapporte Miéville, mais aussi, et surtout, l’accentuation progressive et constante des inégalités qui se rapprochent de celles de l’ère victorienne, et la lente ségrégation de quartiers en quartiers va à l’encontre de la mixité sociale qui a toujours marqué Londres.« Sur la ligne Jubilee » , écrit-il, « à chaque arrêt, l’espérance de vie réduit d’un an » Une mortalité corrélée avec les classes sociales, rencontrée dans bien d’autres grandes villes du monde.

« Le terme de psychogéographie s’est métissé avec la tradition londonienne de l’écriture visionnaire, puis embrouillé dans une invocation urbaine. Aujourd’hui c’est un cliché local. Une étiquette nonchalante pour désigner le tourisme branché du délabrement.  »

À travers cette ville en métamorphose perpétuelle, mais plus encore en cette période de travaux pour causes de Jeux Olympiques, Miéville invite à une promenade entre construction et déréliction, entre luxe et « no man’s land », en passant par des quartiers à l’agonie. Ombres et lumières mêlées, comme ces attrape-nigauds publicitaires qui « se réfractent en une effrayante anamorphose sur les flancs de chaque bus qui passe. » Ville où l’on peut faire ce que Miéville se plaît à nommer du « tourisme apocalyptique » – il s’agit d’une apocalypse lente façon Ballard. Entre « ossuaires de squelettes ozymandiens », des murs surmontés de fragments de miroirs et de tessons. « Ils sont hérissés come la tignasse des loups garous. Comme si, pour défendre sa propriété, la ville se défaisait de sa peau de brique pour réveiller l’animal qui sommeille en dessous. Une apocalypse saignante, parmi les nombreuses de Londres. »

Outre la reproduction du tableau de John Martin, l’ouvrage est agrémenté de quarante-sept photographies de l’auteur. On n’ira pas y chercher une prétention à l’œuvre d’art. Ce sont des clichés d’ambiance, volontairement flous, dont on regrette qu’ils ne soient pas légendés. Autres regrets, un plan de Londres, même sommaire, aurait été bienvenu pour que les non familiers de la ville puissent situer les bâtisses et quartiers mentionnés par l’auteur Enfin, on regrettera que ce texte, pourtant court, n’ait pas été relu avec suffisamment d’attention pour qu’en soient dans sa version française évincées les coquilles ( « une vie qui vaut la peine d’être vécu », « les hauts des murs est constitué », « son augmentation de faux espaces publiques », « des sphinxs », sans compter les maladroits « 1 » accolés à la va-vite aux mots pour les renvois en fin de volume.)

« Londres est pleine de fantômes – de promenades fantômes ; la ville vaut par ses cimetières ; de publicités fantômes, des croûtes de peintures sur les murs de brique. La ville a invoqué quelque chose, lu un grimoire qu’elle n’aurait pas dû ouvrir. »

Photographies floues, donc, volontairement imprécises, mutations et ambiances. Les oiseaux exotiques qui se sont acclimatés en toute liberté dans certains quartiers, avec leurs touches de jaune et de vert, ne suffisent pas à colorer un tableau que la plume de Miéville est capable de rendre magique, mais qui demeure toutefois assez sombre et où ce qui prolifère dans les rues isolées, c’est surtout «  l’ancêtre du feuillard, des ronces de rouille. » Une ville où, tandis que l’argent coulait – et revenait à flots – pour les Jeux Olympiques, l’on fermait les bibliothèques et coupait tant aides sociales qu’allocations au logement, repoussant les moins fortunés loin vers la périphérie. En revenant sur ce texte publié en 2012, Miéville fustige, dans sa nouvelle introduction écrite en 2015, un gouvernement qui n’est rien d’autre qu’une “alliance de la rapacité et du déni, surveillant l’accélération de l’iniquité et des inégalités.” L’apocalypse continue. Les lecteurs intéressés par cette vision particulière de Londres se plongeront avec délices dans le monumental « London Orbital » écrit par Iain Sinclair (et disponible en version française aux éditions Inculte) que China Miéville mentionne brièvement. En attendant, ce petit livre aura au moins eu le mérite de nous ouvrir les yeux.


Titre : La Chute de Londres (London’s Overthrow, 2012)
Auteur : China Miéville
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : François Laurent
Couverture : Marion Tigréat
Éditeur : Pocket
Collection : Agora
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 377
Pages : 92
Format (en cm) : 10,7 x 17,7
Dépôt légal : octobre 2015
ISBN : 9782266248716
Prix : 7,70 €


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Hilaire Alrune
31 octobre 2015






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