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Protocole de la Crème Anglaise (Le), tome 1 : Prudence
Gail Carriger
Le Livre de Poche, Orbit, roman traduit de l’américain, steampunk, 538 pages, octobre 2016, 8,90€

Fille de sans-âme et d’un Alpha loup-garou, voleuse de pouvoirs surnaturels, élevée par un vampire indépendant (et frivole), Prudence, dite Rue, est une jeune fille au caractère bien trempé, en butte à sa mère à qui elle ressemble pourtant beaucoup. Formée à l’espionnage mondain pour Lord Akeldama, son père adoptif, la voilà envoyée en Inde pour étudier l’implantation d’un nouveau thé, au nez et à la barbe des vampires de la Compagnie des Indes. La discrétion et la diplomatie s’imposent.
Hélas, se déplacer dans un dirigeable baptisé « La Coccinelle à la crème » et être accompagné d’un éventail représentatif de jeunes talents anglais ne correspond pas à ces deux termes. Si les enfants d’Ivy Tunstall n’ont pas hérité sa frivolité, Primrose a un sens dangereusement aigu de la mode et des conventions, sens totalement absent chez son frère Percy. La présence du séduisant et entreprenant Quesnel Lefoux, si elle n’est pas pour déplaire à Prudence, provoque également moult étincelles.



Vingt années se sont écoulées depuis la fin du « Protectorat de l’Ombrelle ». L’Empire a un peu évolué, au rythme des soubresauts auxquels les parents de Rue et leurs proches n’ont pas été étrangers. La jeune fille, malgré son pouvoir terrifiant pour les surnaturels, s’est faite une place dans la société, celle d’une excentrique, comme sa mère. Une mère qu’elle qualifie de mégère, empêcheuse de tourner en rond et qui la fait systématiquement sortir de ses gonds, mais à qui elle ressemble plus qu’elle ne le voudrait (y compris dans ses rondeurs, qu’une nouvelle fois la magnifique couverture de cette édition a tendance à (faire) oublier). Aussi, quand suite à une mission peu discrète, son père adoptif propose qu’elle aille se faire oublier dans les colonies, personne n’est contre. Se débarrasser par la même occasion de quelques hurluberlus, en guise de chaperons, est un plus.

Mais, voilà, un décollage un peu précipité remet pas mal de choses en question. Persuadé d’être en mission autour du thé de Dama, alors qu’il nous apparaît, à nous autres lecteurs, qu’il y a anguille (voire murène ou même serpent de mer) sous roche, Rue multiplie les rencontres tout aussi incongrues que les échanges qui en découlent, donnant lieu à des situations plus que cocasses et des dialogues truculents. D’autant que la jeune fille et ses aides savent parfaitement jouer au jeu des apparences, et dissimuler ce qu’ils savent ou faire croire qu’ils savent ce qu’en fait ils ignorent.

L’humour est donc toujours très présent, avec ce constant décalage entre ce que les conventions dictent et ce que la réalité applique : Rue est rarement aussi bien mise que nécessaire, et son enthousiasme, voire sa témérité, sans parler de l’usage de son pouvoir, met(tent) fortement à mal ses toilettes et sa dignité de jeune fille. Telle mère, telle fille, pourrait-on dire, mais dans son nouveau cycle Gail Carriger ne nous offre pas une Alexia bis, mais une jeune fille au caractère certes affirmé mais aussi fort différent. Idem de son entourage, à commencer par la fille d’Ivy, beaucoup plus posée que sa mère, et pour ainsi dure le cerveau du duo qu’elle forme avec Rue, quand cette dernière incarne à merveille l’instinct.

Deux intrigues se mêlent avant de se nouer. Il se passe clairement quelque chose de peu net en Inde, l’agent local d’Akeldama a disparu (mais comble de malchance, Rue ignore son identité !) et les vampires locaux semblent peu enclins à collaborer, bien que Rue soit systématiquement identifiée comme la voix de son père adoptif ou de sa mère, s’arrogeant parfois même le droit de parler au nom de la Couronne si cela s’avère nécessaire. La jeune fille révèle de grandes qualités de diplomate derrière sa spontanéité parfois maladroite, et Gail Carriger tisse en toile de fond une belle leçon de tolérance et d’intégration, rappelant que son Empire alternatif est beaucoup plus ouvert et humain que son modèle.

Côté sentiments, Rue joue un jeu dangereux avec Quesnel Lefoux, jeu qui dure depuis quelques années et que leur proximité forcée, malgré la taille du dirigeable, va faire évoluer. Leurs passes d’armes verbales sont exemplaires, et une fois encore une analyse très fine des rapports entre jeunes adultes, aussi contraints par les convenances que leurs propres frayeurs vis-à-vis du genre opposé. Les velléités d’autorité de Quesnel se heurtent à la détermination de Rue, qui sait brouiller les repères habituels dictés par leur éducation, aussi extravagante fut-elle pour eux deux.

Encore une fois, c’est donc un ouvrage léger sur la forme, très divertissante, riche en bonne humeur, mais qui cache une trame et une narration très maîtrisée, fourmillant de détails jamais superflus (le chat !) qui donnent une tangibilité sans pareille à cet univers et aux aventures des aéronautes de la Coccinelle à la crème. On attend impatiemment que Sylvie Denis nous traduise avec le même talent la suite, « Imprudence » !


Titre : Prudence (Prudence, 2015)
Série : Le Protocole de la Crème Anglaise, tome 1/2
Auteur : Gail Carriger
Traduction de l’anglais (USA) : Sylvie Denis
Couverture : Lauren Panepinto
Éditeur : Le Livre de Poche
Collection : Orbit
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 34297
Pages : 537
Format (en cm) : 18 x 11 x 2,5
Dépôt légal : octobre 2016
ISBN : 9782253083061
Prix : 8,90 €


Gail Carriger et Le Protectorat de l’Ombrelle sur la Yozone :
- 1. Sans âme
- 2. Sans forme
- 3. Sans honte
- 4. Sans coeur
- 5. Sans âge


Nicolas Soffray
1er décembre 2016






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