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Anti-Magicien (l’), tome 3 : L’Ensorceleuse
Sebastian de Castell
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’anglais (Canada), fantasy, 477 pages, mai 2019, 17€

Poursuivis dans le désert, Kelen et Furia n’en viennent pas moins en aide à un autre traqué, qui s’avère Nephenia, une des rares apprenties Jan’Tep à avoir pris la défense de Kelen. Exilée, également amputée de sa magie, heureusement affublée d’un familier, elle fait prendre conscience au jeune Argosi des dégâts collatéraux de ses actes.
Après une rencontre avec un couple d’Argosi dans une auberge un peu particulière, le trio prend la route de la Gitabrie, nation d’ingénieurs où doit avoir lieu une vente aux enchères de leurs dernières merveilles. Un oiseau mécanique inquiète particulièrement Furia.



C’est un plaisir immédiat de replonger dans l’univers et la plume de Sebastian de Castell, avec un Rakis toujours plus ébouriffant et désormais une hyène pour lui donner la réplique, une Furia ébranlée et un Kelen encore perdu mais fidèle à lui-même et aux autres.

En toile de fond, donc, les dégâts collatéraux provoqués par la fuite de Kelen. Si le bannissement de Nephenia est présenté frontalement, on verra arriver goutte à goutte, et ce jusqu’à ce que le Chemin du Chardon qui Radote le lui explicite, son impact sur Furia. Les gens s’influencent mutuellement, pour le meilleur et pour le pire. Parfois les deux s’équilibrent. Kelen, bourré de bonnes intentions, y aura été aveugle, naturellement obnubilé par sa petite personne, ses propres problèmes et le désir de rester en vie (accessoirement). L’auteur alterne parfaitement ses leçons au fil des professeurs, des taiseux Argosi au franc-parler de Rakis. Neph, contrainte de se débrouiller sans mentor, est beaucoup moins naïve que le jeune homme.

Au premier plan, on le comprend rapidement, plane la menace d’armes autonomes, là où l’ingénieure Janucha, la plus prometteuse inventrice de la cité-état, ne voit que quelque chose de beau. Découvrir que sa fille est parmi les fausses infectées de l’ombre au noir qu’ils s’efforcent d’exorciser (voir tome 2) ne les surprend guère : quelqu’un se cache derrière tout cela, quelqu’un qui veut s’assurer la victoire quand la guerre éclatera. Parce qu’elle ne peut qu’éclater. Entre raison d’Etat et ambitions personnelles, les suspects abondent, les doubles jeux également.

Sebastian de Castell entremêle à merveille les différentes strates d’intrigues, ne laissant rien au hasard. Même les joueurs de ce Grand Jeu comptent sur la personnalité de Kelen et ses réactions pour servir leurs propres plans. Sur le chemin des Argosi, le jeune homme comprend peu à peu son rôle, ses limites, et les sacrifices qui doivent être consentis.

Les liens familiaux sont mis à rude épreuve, entre trahisons et fidélité à son sang. Furia en fait les frais, et on est touché de la découvrir beaucoup plus fragile qu’elle s’en donne l’air, et de découvrir pourquoi. Kelen recroisera Shalla, et ce qu’est devenue sa sœur ne lui fait guère plaisir, mais elle n’en demeure pas moins sa soeur. Comment négociera-t-il ce nouvel état de fait ? Enfin, dans la famille de Janucha, les choses ne sont pas simples non plus, son statut de première ingénieure ne la mettant pas à l’abri des jalousies, jusque sous son toit.

Les sentiments s’en mêlent également. S’il assimile Furia à une mère de substitution, voire une grande sœur très dégourdie - en opposition à sa cadette trop ambitieuse et talentueuse - Kelen se retrouve confronté à d’autres jeunes femmes de son âge et à sa vie déjà pas facile s’ajoutent les désagréments de la puberté. Furia, Neph et Cressia sont moins libérées que lui, physiquement ou mentalement, et cela ajoute à son malaise. Malaise que le chacureuil prendra grand plaisir à accentuer, déplorant les complications humains en matière de parade amoureuse et d’accouplement.

Pour la 3e fois, c’est spectaculaire sur la forme et profondément humain sur le fond. On vibre aux côtés des protagonistes, on pleure, on frissonne, on rit des excès du chacureuil tout comme on craint pour leur vie à tous un chapitre sur deux. On voit des choses, on se félicite d’être plus malin que le héros, avant de subir le contre-coup d’un pan entier qui nous avait échappé, un piège dans lequel on aura comme lui foncé tête baissé parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Et par le biais d’un récit à la première personne, on constate à chaque ligne que Kelen fait de son mieux, prend les meilleurs décisions possible en fonction de ce qu’il est. Et que cela ne suffit pas, ne suffit jamais. Parce que le monde extérieur est plus fort que lui, qu’il peut remporter des batailles, mais pas la guerre. Mais c’est cela le chemin des Argosi : gagner ou perdre suffisamment de petites batailles pour empêcher la guerre.
La vie fait mal, et Kelen n’a pas fini d’encaisser les coups, ni de se relever, inlassablement, pour soutenir ceux qu’il aime, et parfois les trahir pour leur propre bien. C’est la magnifique leçon de « l’Ensorceleuse » : aimer, c’est souffrir et faire souffrir malgré tout.

On finit le volume les larmes aux yeux, comme son héros, et on a hâte d’entamer « La Cathédrale d’Ebène ».


Titre : L’Ensorceleuse (Charmcaster, 2017)
Série : L’Anti-Magicien, tome 3/6
Auteur : Sebastien de Castell
Traduction de l’anglais (Canada) : Laetitia Devaux
Couverture : Noémie Chevalier
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 477
Format (en cm) :
Dépôt légal : mai 2019
ISBN : 9782075124034
Prix : 17 €



Nicolas Soffray
8 novembre 2019


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