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Anti-Magicien (l’), tome 2 : L’Ombre au Noir
Sebastien de Castell
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’anglais (Canada), fantasy, 398 pages, octobre 2018, 17€

Quatre mois à la Frontière en compagnie de Furia n’ont pas fait de Kelen un Argosi. Toujours aussi faible, maladroit et naïf, il subit souvent les conséquences des conseils de Rakis, le chacureuil que lui seul entend menacer tout un chacun de lui manger les yeux.
Après un énième incident qui voit un gamin rouquin le mettre au tapis, tous trois reprennent la route, sachant les traqueurs de mages sur leurs talons. Cela ne rate pas, et ils doivent leur survie à une autre Argosi, le Chemin d’Epines et de Roses (dite Rosie) et la jeune Seneira qui l’accompagne. Il s’avère que l’adolescente, fille du fondateur de l’Académie de Teleidos, est atteinte de l’ombre au noir, comme Kelen. Enfin, pire : la marque noire autour de son œil lui provoque des crises douloureuses, des hallucinations et des cauchemars. Et elle n’est même pas Jan’Tep, pas mage, alors comment est-ce possible ?

Tout se bouscule autour d’un Kelen légèrement tombé amoureux : les deux Argosi se chamaillent notamment à son sujet, une autre voie lui est offerte par un frondeur de sorts qui se dit capable de soigner l’ombre au noir... Mais ils doivent d’abord trouver la source de la maladie, car s’il s’agit d’une peste magique, elle pourrait déséquilibrer le monde, et la mission des Argosi est d’empêcher une telle chose...



Si la surprise n’est plus là, après le choc de « L’Anti-Magicien », on retrouve avec un immense plaisir notre trio, Kelen l’ado qui a tout à apprendre et qui semble -de son point de vue - toujours faire les mauvais choix, Furia aux leçons subtiles, aux répliques aussi brèves que lourdes d’un sens qui lui échappent, et Rakis, boule de cruauté affichée, animal instinctif et d’une franchise terrifiante si elle n’en était pas hilarante de décalage. Pour rappel, ses solutions sont souvent de sauter à la gorge d’abord, de cracher les bouts sanglants arrachés à la proie et de poser, éventuellement, les questions ensuite. Ses conseils de drague sont aussi phénoménaux. Entre les deux extrêmes, raison, vue à long terme, sens du commun de Furia et instinct, individualisme de Rakis, Kelen a bien de quoi se perdre. Échouer. Apprendre. Rien que cela suffit à faire du roman (et de toute la série, probablement) un petit bijou tantôt drôle tantôt grave de récit d’apprentissage.

Le premier tome l’avait conduit à remettre en question toutes ses certitudes quant à son peuple, sa place dans le monde, ses traditions. Adopter un regard excentré. Le voici désormais dans un autre monde, les Sept Sables, une zone tampon entre les grandes puissances, trop pauvre pour être annexée, trop utile pour se tenir loin de ses ennemis comme de ses alliés (qui peuvent vite changer). Autour de l’Académie de Teleidos, ce peuple sous-estimé pourrait s’affirmer comme une nation. Si cela enchante Seneira, le projet de son père n’est pas vu d’un très bon œil par tous. Qu’une peste magique se répande en ville réduirait son projet à néant.
Mais ce qui importe davantage nos héros, c’est que le petit frère de Seneira est atteint, et bien plus gravement. C’est pour lui que son père a fait chercher Dexan, un frondeur de sorts qui prétend pouvoir guérir certains malades... à certaines conditions. Les espoirs de Kelen sont vite douchés : le mal a été gravé trop profondément en lui. Mais Dexan lui offre une alternative : le prendre sous son aile, en apprentissage pratique des méthodes de survie des Jan’tep bannis. A un moment où le jeune mage doute des méthodes de Furia, mises à mal par les remarques de Rosie, la proposition est tentante.

Dans une intrigue plus politique qui n’y paraît, aux allures de thriller bactériologique, Kelen va une nouvelle fois devoir ouvrir les yeux, délaisser ses derniers lambeaux d’adolescence, d’innocence, pour apprendre à faire semblant, à manipuler les autres, en dire peu pour en apprendre beaucoup. Certains sont dupes, pas tous, et des gens qu’il voudrait ne pas blesser verront clair dans son jeu. Un jeu nécessaire à sa survie mais auquel il répugne, jusqu’à ce que Furia éclaire enfin sa lanterne sur la voie des Argosi et celle qu’elle a choisi de suivre.

Y a-t-il la place pour les idéaux, pour l’amitié (l’amour ?), la fidélité à des principes dans cette voie, dans ce monde ? Kelen s’efforce de tout faire pour y croire encore, le plus longtemps possible. Quoi qu’il lui en coûte.

Sebastien de Castell poursuit donc avec brio sa saga, faisant payer chèrement à son héros son attachement à des principes, son refus des voies plus « faciles » qui lui assureraient survie et sécurité, lui le traqué, le banni. Aiguillonné par ses deux consciences, Furia et Rakis, il apprend encore que chaque choix a des conséquences.

L’écriture est toujours aussi prenante, dès la première page. L’auteur maîtrise son découpage à la perfection, et les nombreux rebondissements rendent l’ouvrage difficile à lâcher avant la fin. Alternant action, humour et émotion, « L’Ombre au Noir » tient toutes ses promesses. Rakis et Furia gagnent en profondeur, en faiblesses, en fêlures, et l’on voit se dessiner la trame générale de la saga. Kelen n’en a pas fini avec les Jan’Tep, et la dimension politique de cette histoire prend lentement mais sûrement son essor. Et avec elle le rôle essentiel des Argosi.

Plus qu’à attendre avril 2019 pour « L’Ensorceleur » !


Titre : L’Ombre au noir (Shadowblack, 2017)
Série : L’Anti-Magicien, tome 2/6
Auteur : Sebastien de Castell
Traduction de l’anglais (Canada) : Laetitia Devaux
Couverture : Noémie Chevalier
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 398
Format (en cm) :
Dépôt légal : octobre 2018
ISBN : 9782075085601
Prix : 17 €



Nicolas Soffray
26 octobre 2018


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