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Anti-Magicien (l’), tome 1
Sebastien de Castell
Gallimard Jeunesse, roman traduit de l’anglais (Canada), fantasy, 450 pages, mai 2018, 18€

Kelen s’apprête à passer les épreuves pour devenir mage... sauf que contrairement à ses camarades, ou sa petite sœur Shalla, il est incapable de maîtriser les énergies. Mais son intelligence, certains diraient sa malice, lui permettent de faire illusion, et déstabiliser son adversaire. Hélas, sa supercherie est éventée, et met son père, le puissant Ke’heops, en fâcheuse posture.
Kelen devra-t-il se résoudre à intégrer les Sha’Tep, les gens sans magie, qui deviennent les domestiques des Jan’Tep, les mages ? Comme son oncle et précepteur Abydos... Mais cela voudrait dire supporter sa sœur, qui promet déjà d’être une grande mage.
L’arrivée en ville d’une Argosi, une représentante du peuple vagabond, va changer la donne. La femme, Furia Perfax, lui montre d’autres formes de « magie ». Son insolence et son mépris des règles de vie des Jan’Tep trouve un écho chez Kelen, rabroué par tous. Et même si elle le traite durement, son ton mordant et ses répliques cinglantes d’ironie poussent le jeune homme à ne pas se laisser aller.
Lorsque les complots politiques se multiplient, que d’anciennes menaces reviennent frapper aux portes de l’Oasis, que les solutions alternatives échouent, Kelen se découvre au centre d’un échiquier sur lequel chaque mouvement pourrait lui coûter cher.



Sébastien de Castell, prix Morningstar pour « Les Manteaux de Gloire » chez Bragelonne, le lance avec les 6 tomes de l’Anti-Magicien dans la fantasy jeunesse. Et l’essai est plus que réussi.
Le choix est audacieux de donner la parole à un quasi paria, la honte de sa famille, de son peuple, un fils de grande famille dépourvu de la principale qualité aux yeux des siens : la magie. Mais Kelen va prouver qu’il vaut mieux que la plupart des aspirants mages. Mais son intelligence, sa roublardise vont lui coûter cher, et dans cette société très hiérarchisée, ses actes rejaillissent sur sa famille. Sa seule existence est déjà une ombre pour la carrière de son père, mage d’une des plus grandes familles et potentiel successeur de leur dirigeant. Kelen a néanmoins une mère aimante, quoiqu’effacée, et une petite sœur pleine de bonnes intentions, mais un peu maladroite pour les mettre en pratique, ce qui manque causer leur mort à tous les deux. Avec une sœur pareille, même pas besoin d’ennemis...

L’univers de « l’Anti-Magicien » est baigné de magie, mais Sebastien de Castell nous en dit très peu sur notre environnement visuel. Quelques termes de-ci de-là nous poussent à imaginer un décor égyptien, mais l’auteur est avare de descriptions comme de repères temporels. Tout est concentré sur l’action et les réflexions de Kelen, qui assure le rôle de narrateur autant que de bouc émissaire, souffre-douleur. Il est en fait davantage un catalyseur, comme le Fitz de Robin Hobb. L’arrivée de l’autre élément perturbateur, Furia, va déclencher une réaction en chaîne qui ne pourra être stoppée.
Perçue comme une espionne d’un peuple mystérieux, Furia concentre l’attention des grandes familles. Que le prince du clan décède sur ces entrefaites ne semble pas un hasard. Quand Kelen est convoqué par la veuve du prince, une magicienne très ancienne qui vit cloitrée, pour qu’il soit ses yeux, ses oreilles et ses mains au-dehors, le jeune homme sent que son existence déjà pas évidente va se compliquer...

« L’Anti-Magicien » fourmille de bonnes idées. L’intrigue générale, autour de la scission d’un peuple, de familles sur un critère presque arbitraire, et des secrets qui minent cette société inégalitaire, est un solide matériau que Kelen aura pour mission de faire exploser. Le roman parle des racines d’une nation, de son histoire, qui fait sa force mais qui recèle aussi ses peurs ancestrales. Et lorsque l’une d’elles ressurgit... ou semble ressurgir, durant un temps d’instabilité politique, c’est le moment où tout est possible, pour tous... pour le meilleur et le pire.
Et c’est à un jeune adulte, même pas magicien, de leur éviter le pire.

Kelen est forcément au cœur de cette histoire, mais « l’Anti-Magicien » n’est pas un énième roman d’apprentissage : Kelen part de plus bas que rien, avec ce handicap qui pourrait le déchoir d’un avenir brillant, et dès la première ligne il nous annonce qu’il va devoir mentir, tricher pour ne pas tomber encore plus bas. Anti-héros absolu, il est émouvant : malgré tous ses efforts, ses subterfuges pour sauver la mise à chacun, souvent à ses propres dépends, il est sans cesse rabroué par ses compagnons, Furia puis Rakis, le démon/chacureuil auquel il est lié et à la langue bien pendue. Avec ce dernier, ils forment un duo malgré eux, caustique en diable, dont les réparties fusent à chaque page.

Face à eux, une brochette de méchants, avec Tennat, son exact opposé, ses frères déjà mages et leur père d’une ambition sans bornes. Ce dernier fait en cela écho à Ke’heops, mais leurs méthodes divergent, leurs œillères aussi.
Panahsi, son meilleur ami, est intéressant, même s’il n’est pas très présent dans l’histoire. Affublé d’un autre défaut dans cette société, qu’il efface aux yeux du groupe par son grand talent, il va incarner l’amitié et la fidélité, et leurs limites.

Les femmes ne sont pas oubliées, et toutes sont des personnages forts : la mère et la sœur de Kelen, la douairière cloitrée, et son amoureuse Nephenia. Si la société de l’Oasis prétend que seule la magie définit le pouvoir, on remarquera que les hommes gardent la prééminence, et que les prédispositions de Shalla en inquiètent certains. Malgré ses talents, la mère de Kelen s’efface devant son mari, et les époux ne se traitent avec égalité qu’en privé, et encore, parce qu’ils partagent un terrible secret...

La conclusion est surprenante, et ajoute un charme immédiat à la série naissante, en nous promettant d’autres horizons pour la suite. Elle a aussi le mérite de ne pas nous laisser sur notre faim. Le roman peut se suffire à lui-même et la fin apporte toutes les réponses à son intrigue, un fait encore assez rare pour qu’on le souligne. Et qui nous aidera à patienter le temps que Gallimard Jeunesse publie le second volume, en novembre.

Petit bijou bourré d’humour, « l’Anti-Magicien » tient la promesse de son titre et nous offre une grande aventure avec son lot de secrets, complots, mensonges et trahisons, et s’avère un excellent roman de fantasy dont les parti-pris et l’anti-héros absolu bousculent les codes du genre pour notre plus grand plaisir.


Titre : L’Anti-Magicien (Spellslinger, 2017)
Série : L’Anti-Magicien, tome 1/6
Auteur : Sebastien de Castell
Traduction de l’anglais (Canada) : Laetitia Devaux
Couverture :
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 450
Format (en cm) :
Dépôt légal : mai 2018
ISBN : 9782075085557
Prix : 18 €



Nicolas Soffray
30 juillet 2018


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