Chargement...
YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Nous sommes nombreux
Dennis E. Taylor
Bragelonne, SF, traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 376 pages, septembre 2018, 17,90€

Bob Johansson, qui a fait fortune avec sa start-up, se fait écraser en sortant d’une convention de science-fiction. Cryogénisé, il est « ressuscité » bien des années plus tard, en 2133, pour apprendre qu’il est biologiquement mort : son cerveau a été copié neurone par neurone et entré en tant que copie dans un ordinateur. Devenu propriété d’un pouvoir politique qui est aussi un parti religieux, Bob, suffisamment malin pour duper les Théocrates, s’arrache à ses entraves et devient autonome dans l’espace. Seul, mais avec un atout considérable : la réplication. Les imprimantes 3D lui permettent, à partir des ressources arrachées aux astéroïdes, de fabriquer n’importe quoi, y compris d’autres vaisseaux. Les ressources informatiques lui permettent de créer n’importe quoi également, y compris d’autres lui-même. Voilà donc Bob et son vaisseau dupliqués, tripliqués, etc., avec des personnalités non pas strictement identiques, mais à chaque fois un peu différentes. Tels étaient les éléments relatés dans le tome I. Voici donc la première suite d’une aventure qui, en langue originale, se décline aujourd’hui en trois volumes.



L’astuce du premier roman de Dennis Taylor était d’apparaître, à travers la multiplicité des Bob, à la fois comme un parfait monologue et comme un roman choral. Cette suite continue sur cette lancée en développant les trajectoires divergentes des clones informatiques de Bob Johansson. Si, de plus en plus éloignés dans l’espace, ceux-ci peinent à communiquer entre eux en raison des délais imposés par les transmissions, l’invention du Subspace Communications Universal Transciever (SCUT) vient résoudre tous ces problèmes, et permet fort opportunément à l’auteur de rester dans une structure feuilletonesque classique.

Bob, l’entité originale, continue à suivre de près l’émergence d’une intelligence grossièrement humanoïde, les Deltaiens. Mulder essaie de rendre habitable une exoplanète exclusivement marine nommée Poséidon, Howard et Riker font de même pour la planète Vulcain, infestée des créatures à la Jurassic Park, et tous travaillent à caser ici et là les survivants de la Terre dont les nations se sont joyeusement entre-atomisées. D’autres doubles bagarrent encore dans le vide intersidéral contre les survivants de l’armada brésilienne avec qui ils avaient déjà eu maille par le passé. Du côté de Gliese 877 Timide est pris en chasse et grillé par une intelligence extra-terrestre particulièrement agressive et coriace, ouvrant une importante ligne narrative quand il se révèle que cette espèce pourrait bien sonner le glas non seulement du reste de l’humanité, mais aussi des Bob eux-mêmes.

Pour aider le lecteur dans la multiplicité de « réplicants » bobiens et de personnages, l’auteur a eu la bonne idée de mettre en annexe une liste des personnages et un arbre généalogique des Bob qui désormais sillonnent l’espace. Mais il ne faut pas croire pour autant que le roman soit complexe. Tout comme « Nous sommes légion », « Nous sommes nombreux » est à l’évidence écrit pour un public sans exigences particulières. Les dialogues prédominent, les nuances sont rares, les péripéties sans détails, les combats spatiaux superficiels. Les descriptions sont sommaires et pour l’essentiel limitées à quelques intérieurs virtuels, l’auteur ne tirant jamais parti des possibilités offertes par un champ somme toute assez vaste – rien moins que l’univers. On se laisse plus d’une fois aller à penser à ce qu’un auteur de space-opera comme Peter F. Hamilton aurait pu faire à partir d’une telle intrigue, et plus encore lorsqu’on se trouve confronté à une sphère de Dyson (voir le Cycle de Pandore), expédiée en quelques lignes, et à des extraterrestres dévastateurs nommés Premiers qui apparaissent comme un équivalent des Primiens de Hamilton. Du côté des références – nous nous garderons bien d’employer le terme galvaudé de « culture » – le roman navigue du côté du grand public : pour l’essentiel Star Wars, Rocky, Terminator, des dessins animés, et, peut-être moins connus, les romans « Deathworld  » de Harry Harrison.

Si ce « Nous sommes nombreux  » est d’une lecture agréable, il laisse également une impression mitigée. La débrouillardise du Johansson ressuscité, qui séduisait dans le premier volume, est ici moins flagrante. La surprise du premier tome tend à s’estomper, et, si quelques trames supplémentaires sont ajoutées, le roman suit surtout les intrigues entamées dans le premier volume. Reste que si ce récit – tout comme son narrateur devenu démiurge omnipotent (ou presque) et entité ubiquitaire (ou presque) – se garde de se prendre trop au sérieux, il propose une solution au fameux Paradoxe de Fermi, et, tout comme dans le tome précédent, effleure toute une série de questions métaphysiques au sujet de la reproduction à l’identique d’une personnalité humaine dans une structure artificielle, de sa stabilité mentale, de ce qui peut la conduire à la folie ou à l’autodestruction, et enfin de ses aptitudes à tomber amoureux pour une véritable humaine. On l’aura compris : il n’y a jamais de véritable Aventure avec un grand A sans une pointe de romance, et Dennis E. Taylor ne se prive pas de glisser parmi ses intrigues parallèles une pincée de récit sentimental. On se rassure : Bob n’est pas une simple machine pourvue d’humour, et n’a définitivement rien d’inhumain. On en apprendra sans doute bien plus dans le troisième volume, « All These Worlds » dont la date de sortie en français, pour l’heure, n’est pas encore connue.


Titre : Nous sommes nombreux (nous sommes Bob) (For Ware Many , 2017)
Série : Nous sommes Bob, vol 2
Auteur : Dennis E. Taylor
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Sébastien Baert
Couverture : Fabrice Borio / Shutterstock
Éditeur : Bragelonne
Collection : SF
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 376
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : septembre 2018
ISBN : 9791028111427
Prix : 17,90 €


Dennis E. Taylor sur la Yozone :

- « Nous sommes légion »


Hilaire Alrune
19 octobre 2018


JPEG - 25.2 ko



WebAnalytics