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Rites de sang
Glen Duncan
Gallimard, Folio SF, n° 555 , traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), fantastique, 532 pages, 2016, 8,70€

Dans « Le Dernier loup-garou », Glen Duncan mettait en scène l’odyssée et la fin de Jack Marlowe, dernier de son espèce, traqué non seulement par l’Office Mondial pour la Prédation des Phénomènes Occultes (OMPPO) mais également par une meute de vampires. Une odyssée dramatique, tragique crépusculaire, mais bien trop ambitieuse pour s’arrêter de façon aussi brutale. Car il y avait aussi une dernière louve-garou, qui plus est enceinte, héroïne d’un second roman, « Tallula », permettant à l’aventure lycanthropique de repartir pour un tour, avec les mêmes ingrédients et quelques complexités nouvelles. Mais il n’est point de succès sans trilogie, et tout ce beau monde vient repointer crocs et dents dans un troisième volume.



« Avant de mordre, avant de boire, on entrevoit ce qu’on va y gagner, les notes de base, les secrets exposés, le final ; les décisions, imprécisions, crimes et deuils de la victime se réunissent pour chanter – à cet instant – les manières minuscules et uniques dont cette vie transformera celui qui l’aura bue. »

Tallula coule des jours heureux – et des nuits carnivores – en compagnie de son familier Cloquet, de son amant-garou Walker, et de ses deux enfants garous – les jumeaux Lorkan et Zoë. Quelque part, Remshi, un vampire millénaire croisé dans un volume précédent, se remémore son passé marqué par un amour défunt – un amour ranimé par sa fugace rencontre avec Tallula. Une Tallula qui aime encore un peu Walker, mais est obsédée, indéniablement, pas le souvenir de Remshi. Lequel parviendra à la retrouver – mais les Militi Christi, les légions de Vatican, pas vraiment animées de bonnes intentions envers ces créatures peu conformes aux canons divins, s’en viennent perturber tout ce beau monde à coups de pieux et de balles en argent.

Là où un auteur standard, à partir de ces ingrédients, aurait fait une bluette, Glen Duncan, par la puissance et le travail de sa prose, fait rapidement oublier les oeuvricules à la mode. L’expression philosophique d’une nausée toute sartrienne, l’introspection, l’intime, le sensuel – mais aussi l’âpre, le cru, le trash, le réalisme, donnent à l’entame de ce récit une densité qui promet beaucoup.

« J’avais été élevée dans la religion catholique. La Malédiction avait beau nous transformer tous en existentialistes (le meurtre mensuel s’en charge ; regarder s’achever la vie de nos victimes, sentir leur lumière s’évanouir dans les ténèbres, leurs espoirs de paradis mener à … au vaste silence mathématique), mon moi enfantin s’obstinait à entretenir cette flamme. »

Duncan mêle à son récit une prédiction millénaire, sans sombrer toutefois dans le cliché : ainsi apparaît la très belle idée d’une prédiction écrite par l’individu qui en sera lui-même l’objet, bien des siècles plus tard. S’y ajoute une touche romantique – ces amants appelés à se retrouver à travers les siècles – que Duncan, une fois encore, parvient à écarter des poncifs et à dramatiser de fort belle manière. S’y ajoutent également des recherches aboutissant – peut-être et à quel prix ? – à une réversibilité complète et définitive du phénomène de transformation lycanthropique.

Mais voilà : comme nous l’avions déjà souligné dans nos chroniques du « Dernier loup garou » et de « Tallula », plume travaillée et quincaillerie hollywoodienne ne font pas toujours bon ménage : si la première peut-être mise au service de la seconde, la seconde vient immanquablement gâcher la première. C’est ainsi qu’à vouloir manger à tous les râteliers, de l’existentialisme sartrien aux laboratoires high-tech et aux surenchères d’action façon film à succès, à trop chercher à nourrir l’intrigue avec des éléments romanesques glanés ici et là, Glen Duncan et ses créatures peinent de plus en plus à convaincre.

« De plus en plus fou. Browning comme livre de chevet, chez un vampire. En Inde. D’accord, pourquoi pas ? »

En effet, l’intérêt commence à retomber avant la mi-roman. Après les affres de la lycanthropisation, que Duncan a certainement décrites comme nul avant lui ne l’avait jamais fait, ce sont en effet, au travers de la narration de Justine, la familière de Remshi transformée à son tour en vampire, les tourments de l’hématophagogenèse, déjà rapportés par bien d’autres auteurs, et bus jusqu’à la lie par bien des lecteurs. Et cette multiplication des narrateurs, et les Militi Christi qui arrivent toujours ( par miracle ? ) à tendre des pièges aux prédateurs qui viennent se nourrir dans un endroit isolé, et les cliffhangers qui deux chapitres plus loin retombent comme des soufflés (la technique de dégarouisation), apparaissent comme autant de défauts criants qui agacent et poussent à se demander si l’auteur n’aurait pas sous-traité une partie de son labeur.

De même, que l’Office Mondial pour la Prédation des Phénomènes Occultes ait été subitement démantelé, que les vampires eux-mêmes lui aient racheté leur matériel, que le Vatican ait révélé au monde l’existence des loups-garous et des buveurs de sang au nez et à la barbe des gouvernements mondiaux, et se soient accaparé la lutte contre ces prédateurs sans que quiconque ne semble avoir envie de s’en mêler (la toile de fond est à ce sujet totalement inexistante, les humains continuant, semble-t-il, à vivre exactement comme si de rien n’était), tout ceci sonne à vrai dire bien peu vraisemblable et quelque bâclé, comme si Duncan lui-même n’en avait cure. Le lecteur tend à décrocher et ne parvient pas à se défaire de l’impression que l’auteur, dès la mi-roman, a quant à lui définitivement tourné la page. Que Duncan ne s’intéresse plus vraiment à une histoire qu’il fait avancer tant bien que mal, en semblant ne pas trop savoir où il va, et qui se terminera bien plus en queue de poisson qu’en dentition de prédateur.

Que l’on se rassure : si ces défauts sont manifestes, Glen Duncan reste tout de même très haut au-dessus de la mêlée, et ni « Le dernier loup-garou », ni « Tallula », ni «  Rites de sang  » n’infligent à ces figures tutélaires du récit fantastique les offenses perpétrées ces dernières années par des auteurs de « bit-lit » faisant du loup-garou et du vampire à la chaîne. Il n’empêche : «  Rites de sang  » déçoit. Une déception à l’origine de laquelle on imagine un incoercible appétit non pas pour le sang mais pour le dollar hollywoodien. Sans doute Glen Duncan , plutôt que de trilogifier le très estimable « Dernier loup-garou », aurait-il dû le laisser dormir en paix dans sa tombe.

Titre : Rites de sang ( By Blood We Live , 2012 )
Auteur : Glen Duncan
Traduction de l’anglais ( Grande-Bretagne) : Michèle Charrier
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Gallimard (édition originale : Denoël, 2014)
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 555
Pages : 532
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : août 2016
ISBN : 9782070792283
Prix : 8,70 €



Glen Duncan sur la Yozone :
- « Le dernier loup-garou »
- « Tallula »
- « Moi, Lucifer »


Hilaire Alrune
11 janvier 2017






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