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Le cyberespace de l'imaginaire




Etoiles rouges, la littérature de science-fiction soviétique
Viktoriya et Patrice Lajoye
Piranha, collection Incertain futur, essai, 316 pages, octobre 2017, 26,50€


Après une brève introduction, « Au temps des Tsars », Viktorya et Patrice Lajoye entrent dans le vif du sujet de l’époque soviétique dont ils proposent un découpage chronologique dont nous donnons les grandes lignes ci-après. Tout ne commence pas si mal avec “Un petit âge d’or sous la nouvelle politique économique, 1917-1929” période propice au genre qui voit traduits en russe bien des auteurs français et anglo-saxons et qui produit des auteurs comme Boulgakov, bien connu chez nous et publié en littérature générale (« Le Maître et marguerite  » ; « Les Œufs fatidiques  ») mais qui finira entièrement censuré, Evgueni Zamiatine (que l’on autorisera à émigrer), le comte Alexeï Tolstoï (dont le roman « Aelita  » sera repris au cours des décennies suivantes par d’autres auteurs), ou encore Tchaianov, trop critique, dont les œuvres lui vaudront la déportation et l’exécution.

Des sorts bien peu enviables, donc. Il faut dire que débute la terrible ère stalinienne qui verra déportations et assassinats sans nombre. Une époque qualifiée par les auteurs de “Déclin stalinien, 1931-1955” durant laquelle la science-fiction n’est plus acceptée qu’à des fins exclusivement didactiques et vulgarisatrices et dont la classification faite dans les années soixante-dix par le critique Anatoli Britikov montre qu’elle peut toute entière être résumée par une maigre poignée de schémas. Vingt-cinq années d’œuvres qualifiées par les auteurs de grotesques parmi lesquelles Viktorya et Patrice Lajoye ne sont parvenus à exhumer qu’une très mince liste d’ouvrages méritant la lecture.

Après ces tristes années staliniennes viendront “Les années fastes, 1958 – 1969” durant lesquelles le genre ne sera plus uniquement œuvre d’ingénieurs et se déclinera sous toutes ses formes : space-opéra, hard-science, rencontres de premier, second et troisième type, merveilleux scientifique, récits cybernétiques, poétiques, philosophiques, mélancoliques ou encore satiriques. Un grand foisonnement dont les amateurs occidentaux connaissent surtout Efremov, mais aussi une époque où il fallait encore rester extrêmement prudent : ce n’est sans doute pas un hasard si les auteurs terminent ce chapitre par les mésaventures d’Andreï Siniavski, qui fut déporté durant sept ans pour “publication (pourtant sous pseudonyme) d’œuvres antisoviétiques à l’étranger.”

Une part importante – la totalité du chapitre cinq et une partie des chapitres suivants – est consacrée aux frères Arkadi et Boris Strougastki, sans doute les auteurs de l’époque soviétiques les plus traduits, édités et lus en France. Il est particulièrement intéressant d’y découvrir le parcours détaillé de deux auteurs ayant commencé par prêcher la doctrine officielle, puis qui s’en sont écartés sans jamais (trop) subir les foudres des pouvoirs politiques successifs et ont ainsi pu poursuivre leur carrière durant plusieurs décennies. Dans “Une stagnation politique et littéraire 1970-1981”, Viktorya et Patrice Lajoye en disent long sur la mainmise sur le genre de deux médiocres idéologues, Vladimir Chtcherbakov et Youri Medvedev. À titre d’exemple, la publication en volume du fameux « Stalker  » des frères Strougatski sera bloquée pendant près de dix ans. Et si l’on pourrait croire que la décennie 1982 – 1992, baptisée par Viktorya et Patrice LajoyeLes Prémices d’un nouveau monde” , permet de voir désormais les choses avec espoir, force est d’avouer que tout, loin s’en faut, n’est pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si les écrivains commencent à s’y attaquer au social et si des auteurs prometteurs apparaissent, les fanzines demeurent clandestins et les écrivains du genre ne sont pas non plus à la fête, tel Kabakov, “usé par le perpétuel combat à mener contre la médiocrité ambiante d’un milieu éditorial qui a gardé une mentalité brejnévienne.”

L’ouvrage suit donc scrupuleusement son titre et, si l’on excepte introduction et conclusion, n’aborde que la période soviétique. Il s’interrompt donc sur l’année 1992, après l’effondrement et la dislocation de l’Union Soviétique entérinée l’année précédente. Le lecteur plus curieux de l’époque contemporaine n’y trouvera donc pas le détail des courants les plus récents ni des derniers auteurs traduits en français, si ce n’est dans une conclusion peu optimiste qui souligne certes, dans l’ouverture subite au monde extérieur, un effet de rattrapage multigenre (arrivée concomitante de science-fiction classique, de science-fiction récente, de fantasy, et de paranormal), mais surtout une déferlante qualitativement médiocre de livres tirés de licences commerciales.

Très descriptif, très factuel, « Étoiles rouges – la littérature de science-fiction soviétique » propose dans chacun de ses chapitres, pour chacune de ces périodes, un recensement d’œuvres notables, résumées par leur thématique, signalées comme dignes d’intérêt, ou, pour certaines d’entre elles, à éviter. Les titres des œuvres ont tous été francisés, même pour celles qui n’ont pas été traduites dans notre langue, mais un système d’astérisques permet de différencier les textes traduits et non traduits. En fin de volume, la bibliographie permet de trouver les détails concernant leur publication en France. Inutile de dire que pour tout amateur de science-fiction, la lecture d’« Étoiles rouges » ne manquera pas de susciter plus d’une envie de lecture et que c’est armé de cette bibliographie que l’on pourra aller chercher dans les bibliothèques si ces textes y sont disponibles.

Ce qui manque à «  Étoiles rouges », peut-être – et nous revendiquons ici une entière subjectivité – ce sont des éléments annexes qui nécessiteraient sans doute des recherches ou un essai à part entière, mais au sujet desquels le lecteur ne manquera pas de s’interroger. Certes, il est bien question de congrès, mais comment les auteurs faisaient-ils à l’époque circuler les fanzines ou les récits interdits, qui les éditait, quels ont-ils été, quelle a été la véritable place dans l’histoire du genre ? Comment ce genre s’est-il nourri des œuvres extérieures (les auteurs abordent plusieurs fois les traductions de livres étrangers en russe et de l’influence exercée par certains d’entre eux mais cette vision reste partielle et on n’a pas une idée exhaustive de ce qui était réellement traduit et réellement disponible, que ce soit officiellement ou sous le manteau) ? Quelles ont été exactement les interactions entre la science soviétique et la fiction, est-ce seulement la première qui a nourri la seconde ? Les auteurs russes pouvaient-ils échanger avec des confrères ou des institutions étrangères ? Enfin, dans la production des littératures de l’imaginaire soviétiques, sans aucun doute passionnante malgré les fortes contraintes exercées par les régimes successifs, quelle a pu être l’influence exercée, au-delà des frontières, dans l’histoire globale du genre ?

On le voit : cet ouvrage dense et détaillé donne envie d’en savoir encore plus. « Étoiles rouges – la littérature de science-fiction soviétique » propose une abondante bibliographie, forte d’une quarantaine de pages, une table des illustrations (près d’une centaine d’illustrations, commentées et majoritairement consacrées, tout comme le texte, à la période soviétique), ainsi qu’un index. On est donc en présence d’une « somme », qui, en dévoilant un vaste pan souvent méconnu ou peu connu de l’histoire du genre, vient combler un vide considérable. Les auteurs, Viktorya et Patrice Lajoye, ont donc réussi leur pari : élaborer un riche ouvrage de référence qui, pour les passionnés du genre, pourra de surcroît se lire (presque) comme une histoire à part entière.


Titre : Etoiles rouges
Auteur : Viktorya et Patrice Lajoye
Couverture :
Éditeur : Piranha
Collection : Incertain futur
Site Internet : page essai (site éditeur)
Pages : 316
Format (en cm) : 14 x 22
Dépôt légal : octobre 2017
ISBN : 923711900740
Prix : 26,50 €

Les éditions Piranha sur la Yozone :

- « Droneland » de Tom Hillenbrand
- « Accelerando » de Charles Stross
- « Frankenstein à Bagdad » d’Ahmed Saadawi
- « Swastika Night » de Katharine Burdekin


Hilaire Alrune
19 octobre 2017






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