YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




U4 : Stéphane
Vincent Villeminot
Nathan & Syros, Grand format, roman (France), thriller, 300 pages, aout 2015, 16,90€

Un virus fulgurant, le U4, décime les populations d’Europe. Seuls les ados semblent y échapper. Le 1er novembre, 10 jours après le début de l’épidémie, l’électricité vacille. A Lyon, Stéphane, un peu garçon manqué, espère que son père, éminent épidémiologiste, va venir la chercher. En attendant, elle applique ses leçons d’ancien médecin sans frontières, qu’elle a également diffusée sur le forum du jeu en ligne Warriors of Time. Mais Lyon se change lentement en ville fantôme. Au parc de la Tête d’Or, jardin zoologique de la ville, un R-Point s’organise. Si Stéphane veut bien aider, elle refuse de rejoindre les dortoirs collectifs. Lorsqu’il devient évident que son père a été évacué par les militaires, et que rester seule et dehors est trop dangereux, elle se lie d’amitié avec Alex, un autre ado qui s’occupe en nourrissant les animaux du parc. L’hiver est là, encore doux. Puis l’enfer se déchaine : le parc est bombardé, le camp doit accueillir des réfugiés de la vallée du Rhône, jusqu’à saturation, créant des frictions entre « locaux » et « réfugiés ». Et ça dérape...



« U4 » est une histoire écrite à 4 : Yves Grevet, Florence Hinckel, Carole Trébor et Vincent Villeminot s’empare chacun d’un personnage pour nous raconter la catastrophe par ses yeux, avec ses mots. Les personnages se croisent, s’écartent. À nous de choisir dans quel ordre lire leurs récits.

Après « Jules » et « Koridwen », voici « Stéphane ». Apparue comme dure et déterminée dans les autres romans, nous allons voir qu’il n’en est rien.
Stéphane fait à la fois preuve d’une grande organisation et de beaucoup de maturité, diffusant des conseils, apportant au R-Point du matériel médical, mais aussi d’une certaine naïveté. Sa famille est complètement fragmentée, et son père ne semble vivre que pour son travail, mais elle s’accroche à l’espoir qu’il viendra la chercher.
Il lui faudra le choc d’une agression par des pillards pour accepter l’idée de rejoindre le R-Point.
Grâce à elle, on découvre très vite ces camps d’ados et comment les survivants jouent leur partition avec les militaires. Ces derniers se contentent de parachuter du ravitaillement et des consignes, de plus en plus strictes. Géré par les élèves du prestigieux lycée du Parc, le R-Point de la Tête d’Or semble faire face et obéir. Les choses vont dégénérer lorsque l’armée commence à nettoyer la ville au gros calibre, puis à saturer le camp avec des ados ramassés dans les campagnes : Marco, un ami de Stéphane, refuse de se taire et de laisser faire. Quand les Lyonnais commencent à traiter les réfugiés extérieurs comme des survivants de seconde zone, refusant de sacrifier un peu de leur confort pour ces jeunes de leur âge, de vieux démons refont surface, dont le racisme.
Le bombardement aveugle du parc, incompréhensible et meurtrier, va déclencher une descente infernale. Stéphane est brisée par la mort d’Alex. Quand Marco va lui proposer de fuir à Paris avec Yannis et François, elle accepte, persuadée qu’elle retrouvera son père là-bas, et décidée à échapper à l’atmosphère de plus en plus irrespirable du camp, et ses responsables aveuglément à la botte d’une armée sans pitié avec ses propres enfants.
La route ne sera pas de tout repos. Marco, en proie à la paranoïa et la frustration d’avoir été rejeté par Stéphane, se montre très violent, abattant des militaires lancés à leurs trousses. L’arrivée à Paris douche leurs espoirs : si les choses semblent moins pire qu’à Lyon, l’armée a la mainmise sur la capitale et ne fait pas non plus dans la dentelle. C’est alors que Stéphane se carapace, peu de temps avant que nos quatre héros ne se rencontrent. Apprendre par Koridwen que la mère et son frère sont morts achève de la braquer contre son père, et leur confrontation finale est le constat tragique que les événements n’ont fait qu’aggraver la situation initiale, et creuser le fossé entre le père et la fille. « Stéphane » se clôt loin de Paris presque dans la douceur.

Le « U4 » de Vincent Villeminot nous montre la version la plus officielle des événements, puisque dès le début nous voyons comment les autorités gèrent les survivants. C’est-à-dire mal, de loin et de façon brutale. Militaire, quoi. En bas, deux camps se forment derrière l’organisation d’urgence : ceux qui obéissent sans trop réfléchir, et ceux qui posent des questions. Prendre comme protagonistes les élèves du plus prestigieux lycée lyonnais n’est pas innocent : l’auteur dénonce une éducation française qui forme davantage de bons exécutants que des esprits ouverts et critiques, ici incarnés par Marco essentiellement. L’évolution du camp montre aussi un atavisme très humain : les faibles courbent vite l’échine devant les forts (que cette force soit sociale, économique ou physique), et l’arrivée de l’Étranger provoque une forte solidarité nouvelle d’« Entre-Soi ». Non que les lycéens du Parc soient bêtes ou méchants, au contraire : ils trouvent même l’origine de leur immunité au U4 et offrent un rempart de civilisation face aux pillards. Mais la pression qui s’exerce sur eux est trop forte, trop rapide et incontrôlée pour qu’ils y résistent.

Seulement voilà, Stéphane n’est pas dans le camp de ceux qui obéissent sans réfléchir. Elle s’accroche à cette illusion que si elle retrouve son père, elle pourra tout arranger, mettre fin aux abus de la loi martiale, innocenter ses amis... Elle garde cet aveuglement de petite fille qui croit ses parents tout-puissants. Mais les événements la dessille peu à peu. Tout comme son sentiment de culpabilité de ne pas avoir perdu toute sa famille s’évaporera, pour ne laisser que du vide.

Sentimentalement, l’auteur ne traite pas son héroïne avec délicatesse. Mort de son premier amour Alex, réaction violente de son ami Marco, et drôle de danse avec Yannis, faite de trahisons, d’abandons et de sauvetages. Pour Stéphane, la fille au prénom de garçon, qui passe d’ailleurs tout le roman habillée avec les vêtements des autres, c’est la découverte de son corps, de sa beauté, qu’elle aura nié jusque-là.

C’est aussi la première fois qu’il y a tant de neige. Le périple Lyon-Paris, début décembre, est également une confrontation avec la nature, et non plus un environnement purement urbain de béton, de rues et d’égouts. Le fait qu’il s’agisse également d’une poursuite ajoute une dimension de thriller à ce voyage, et révèle la personnalité de certains. Frontalement, le passage le plus « adulte » de l’histoire, sans surenchère de dialogues.

Si l’écriture de Vincent Villeminot m’a semblé un peu plus vive, le roman souffre, comme les autres déjà lus, de passages traités rapidement, notamment lorsque plusieurs héros se rencontrent. Lorsqu’on a lu trois fois la même scène, la surprise passée on a l’impression que les autres survolent la scène. Certes, cela allège la « corvée » de relire/revoir un passage déjà connu, et dit bien que tel ou tel moment n’a pas la même importance pour chacun, on reste de temps en temps sur sa faim.

Je serai sûrement partial en le désignant comme mon préféré pour le moment (le fait d’avoir grandi à proximité de Lyon), mais la première partie, confrontant la bonne volonté des ados aux contraintes insurmontables liées à l’épidémie et son traitement par l’armée, remporte mes suffrages.

Allez, bientôt suite et fin, pour moi, avec « Yannis ».


Titre : Stéphane
Série : U4
Auteur : Vincent Villeminot
Couverture :
Éditeur : coédition Nathan et Syros
Site Internet : page roman Nathan & Syros (site éditeur)
Pages : 300
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 2,5
Dépôt légal : aout 2015
ISBN : 9782092556160
Prix : 16,90 € / 12,99 € en numérique


U4 c’est « Jules », de Carole Trébor ; « Koridwen » d’Yves Grevet, « Stéphane » de Vincent Villeminot et « Yannis » de Florence Hinckel. Et un point de vue final sur la série.


Nicolas Soffray
6 septembre 2015






JPEG - 35.3 ko



WebAnalytics