YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire


BD
Brèves
Albums
Comic-books
Mangas
Intégrales
Dossiers
Agenda
Archives
Cinéma
Annonces
Brèves
Critiques
Dossiers
Extraits
Interviews
Making of
Imagin'Arts
Brêves
Chronic'Arts
Archives
Littérature
Brèves
D&D
Critiques
Jeunesse
Dossiers
Télévision
Brèves
Séries TV
Dossiers
DVD
Cinéma
Séries TV
Japanimation
Game Zone
Brèves
Jeu vidéo
Jeu de Rôles
Figurines
Kiosque
Divers
Yo-Sphère
Rédaction
Liens
Partenaires

Contact
RSS - XML
Suivre yozoneFR sur Twitter



RSS XML
Add to Netvibes Add Google Add to Yahoo
Visiteurs

62 visiteurs en ce moment


YozoneLittérature Critiques

In Cloud We Trust
Frédéric Delmeulle
Mnémos, thriller (France), anticipation, 270 pages, février 2015, 19€

Après « La Parallèle Vertov », après « Les Manuscrits de Kinnereth », Frédéric Delmeulle revient avec une anticipation surfant sur les univers virtuels, mais abordant bien d’autres thèmes encore.


« Les pires cauchemars futuristes eux-mêmes se sont dissipés les uns après les autres. Il ne reste plus que cette réalité accomplie, froide, sans mystère, et pourtant plus terrifiante encore, car c’est là dedans qu’il faut nager. »

L’avenir proche, celui qui nous attend demain, qui déjà est presque là, n’apparaît pas particulièrement radieux. Entre pollution, chômage et monde uniquement marchand, bien peu ont encore de l’espoir. Fort heureusement, il reste le jeu. Un jeu qui dépasse les attentes des férus de distraction informatique : la RéaliSim, à laquelle la population de la planète devient rapidement dépendante. Un monde dans lequel on peut réellement se mouvoir, aimer, combattre, une réalité virtuelle absolument dépourvue du moindre risque.

Mais si, dans ce futur proche, la réalité a depuis longtemps dérapé, c’est bientôt la RealiSim qui se met elle aussi à présenter des aberrations singulières. En une poignée de cauchemars aux ambiances gothiques ou victoriennes, Frédéric Delmeulle plonge de plein fouet le lecteur dans le bain. Un bain passablement glaçant, car ces quelques chapitres inauguraux, parfaitement réussis, ne sont pas sans faire songer au talent dont fait preuve Iain M. Banks dans la première partie d’ « Entrefer » ou dans certaines scènes de « La Plage de Verre ». Et le lecteur ne sera pas près d’oublier la puissance d’évocation dont Frédéric Delmeulle fait preuve, avec une remarquable économie de moyens, dans un certain cimetière de la Nouvelle-Orléans.

« Les métavers ne nous garantissent pas de la mort et de la misère, ils nous dispensent d’avoir à y penser. En cela, ils fournissent à une poignée de firmes transnationales leur légitime raison d’être : nous vendre du rien. »

Jouer, certes, mais qui se joue de nous ? Même au sein des transnationales dévolues aux loisirs, on en sait bien peu sur la firme qui a permis les avancées révolutionnaires de la RealiSim. Et lorsque les dérapages s’accentuent, lorsque des joueurs, ici et là, commencent à disparaître, lorsque l’on retrouve leur trace dans le passé, aux époques correspondant aux reconstitutions des univers simulés dans lesquels ils se sont engagés, on s’interroge sans trouver de réponse. Mais l’univers marchand ne se préoccupe guère du pourquoi ni du comment : dans le paradigme unique du tout bénéfice, il cherche à exploiter le phénomène pour rapporter de l’argent. Et comme beaucoup sont prêts à quitter ce monde sans futur, tout apparaît pour le mieux dans l’univers de la marchandise.

Surpopulation, pollution, réchauffement climatique, exploitation frénétique des pauvres, monde où le rêve des uns se construit avec l’exploitation des autres, usines déshumanisées, abus et sévices, esclavage moderne : les maux et le monde décrits par Frédéric Delmeulle ne sont rien d’autre que les nôtres. L’homme fait de sa planète, de son présent, de son futur, une gigantesque poubelle, et de lui-même une simple marchandise, un simple déchet. Lorsque se dessine la perspective de plonger matériellement dans les temps révolus, l’homme n’est pas long à penser que présent et passé peuvent se vider l’un dans l’autre comme des vases communicants, un système où les sociétés humaines, parvenues à un stade terminal, pourraient tourner en un reboot perpétuel. Principale ordure, principale nuisance, non content d’avoir fait de son présent une vaste déchetterie, l’homme est de surcroît prêt à se précipiter dans le passé comme dans une poubelle pas encore tout à fait pleine.

Un exode consenti, donc, qui arrangerait les riches, les nantis, les oligarques des transnationales : les pauvres, prêts à donner d’eux-mêmes leur dernier centime pour le voyage, et devenant dès lors totalement inutiles, disparaîtraient ainsi définitivement du paysage. L’air serait plus pur, l’avenir moins sombre, et même presque radieux.

« Nos réseaux et le Cloud sont devenus les outils d’excellence du contrôle social tel que le rêvaient les vieux régimes totalitaires.  »

Un des mérites du roman est au moins de pousser le lecteur à s’interroger sur l’effarante crédulité dont beaucoup font preuve. Avant, on y croyait parce que la télé l’avait dit, à présent, on y croit parce qu’on l’a vu, lu ou entendu sur le réseau – une confiance aveugle qui se mesure à l’occurrence des mentions de l’ « Internet » avec majuscule, la plupart de nos contemporains étant incapables de l’écrire autrement que s’il était, dès à présent, une entité ou une divinité – bientôt, on y croira comme en une parole d’évangile parce que c’est cela qui ressortira du Cloud, lui aussi avec majuscule. Reste que cette crédulité se mesure également à l’incrédulité déraisonnée, délirante, cette foi dans la démence qui fleurit bien souvent sur la toile en théories du complot.

L’appétence pour la théorie du complot : sans doute est-ce ce l’unique élément qui manque au roman de Frédéric Delmeulle. Celui-ci en effet, concision oblige, laisse dans l’ombre les réactions sociales, les débats politiques (mais les gouvernements, il est vrai, semblent bien, peu peser face aux transnationales) et surtout ces théories délirantes (ne serait-on pas, se demande l’un des personnages, face à quelque chose qui n’ose pas dire son nom et qui a été pensé pour ne laisser aucune trace de ses victimes ?) qui, devant tout événement sortant peu ou prou de l’ordinaire, se propagent avec la rapidité de la foudre. Mais si la narration fait l’impasse sur cet élément, sans doute est-ce pour éviter les poncifs, pour souligner le caractère miraculeux de la solution proposée aux maux du réel, et pour revenir, une fois encore, sur la manière dont tout un chacun souhaite croire, ne serait-ce qu’un moment, à ces environnements fictifs qui ne sont rien d’autre que des brouillards d’électrons. Crédulité, soumission volontaire, incapacité à assumer sa liberté dans un futur auquel on ne voit pas d’issue : thèmes classiques d’un futur depuis longtemps décrit, et qui, de façon de plus en plus âpre, nourrit le présent.

« Le Cloud, c’est l’œil de Dieu qui te suit partout. Mais la vraie question, c’est qui est Dieu ? »

Une des grandes réussites d’ « In Cloud we trust » réside dans sa virtuosité technique et sa narration parfaitement maîtrisée. La multiplicité de rapporteurs, la succession de séquences, les extraits d’origines diverses, les compte-rendu, les minutes d’interrogatoires, extraits de presse, de blogs et d’opinions de sociologues composent un ensemble qui n’apparaît jamais morcelé, jamais fracturé. Tous sont les chapitres d’une seule et même histoire, une histoire animée d’une tension permanente. Autre réussite, le choix d’un format court – moins de trois cents pages – qui évite toute redite et donne au roman sa densité particulière.

Qui a lu les ouvrages précédents de Frédéric Delmeulle connaît sa roublardise, ses connaissances historiques, sa propension à faire fusionner science et métaphysique. Le final – que nous ne révélerons pas pour en laisser le plaisir au lecteur – tend en effet à mêler ces ingrédients. Des sources littéraires comme le texte classique de l’Apocalypse, l’ « aevum » de Saint Thomas d’Aquin ou la fable du joueur de flûte de Hamelin, en apparence disparates, viennent se combiner aux avancées de l’informatique pour former un ensemble qui ne manque ni de puissance ni de cohérence. Et si la fin sidère moins que celle, par exemple, de « La Parallèle Vertov », premier roman de l’auteur, c’est aussi parce qu’elle apparaît comme la déclinaison nouvelle d’un thème extrêmement classique de la littérature d’anticipation, thème dont elle compose une version à la fois élégante et subtile.

Rien de révolutionnaire, donc, mais une pléthore de qualités pour ce troisième roman de Frédéric Delmeulle chez Mnémos. Entre passé et présent, entre futur proche et racines du mythe, entre réalité et fiction, « In Cloud we trust » interroge notre monde et pose la question de son devenir, de notre devenir. Agréable, dense et pourtant à portée de tous, se lisant comme un thriller, « In Cloud we trust » apparaît comme un roman de science-fiction mûr, intelligent, et qui fait indiscutablement honneur au genre.


Titre : In Cloud we trust
Auteur : Frédéric Delmeulle
Couverture : Sellingpix / Shutterstock
Éditeur : Mnemos
Collection : Thriller
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 270
Format (en cm) : 15,5 x 23,5
Dépôt légal : février 2015
ISBN : 9782354082970
Prix : 19 €



Frédéric Delmeulle sur la Yozone :

- « La Parallèle Vertov »
- « Les Manuscrits de Kinnereth »
- « le Projet Abraxa »



Hilaire Alrune
19 avril 2015







JPEG - 42.8 ko