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Feed, tome 2 : Deadline
Mira Grant
Gallimard, Folio, Science-fiction, n° 501, traduit de l’anglais (États-Unis), zombies / thriller, 677 pages, décembre 2014, 10,20 €

Dans un futur proche, un scientifique est parvenu à modifier un banal rhinovirus qui, au lieu de transmettre le rhume, nous en protège définitivement. Une autre équipe a réussi à transformer un filovirus (genre auquel appartiennent les virus Ebola et autres Lassa) comme vecteur de matériel génétique permettant de guérir les cancers. Des progressistes, persuadés que ces avancées thérapeutiques majeures ne bénéficieraient qu’aux plus riches, les ont dérobées pour les diffuser par épandage aérien. Rien d’autre ici et là que des personnes œuvrant pour le bien de l’Humanité. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions : les micro-organismes se sont recombinés en un terrible virus, nommé « Kerlis-Amberlee », dont les effets se sont révélés effroyables. Ils transforment les gens en zombies. La première année, un tiers de l’Humanité a péri. Depuis, elle se débrouille tant bien que mal – ayant la maîtrise de certains territoires, d’autres restant infestés – et vit dans la terreur.



«  Georgia avait coutume de dire que nous cédions à la culture de la peur, acceptant de notre plein gré d’aller du berceau à la tombe sous l’emprise de la crainte.(…) La plupart des gens n’ont pas peur seulement des zombies, et il existe d’autres personnes qui souhaitent les maintenir dans cet état d’esprit.  »

Après la mort de sa sœur Georgia et la mise à jour d’un terrifiant complot politique, Shaun Mason, devenu mondialement célèbre, poursuit sa carrière de journaliste blogueur. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ne débarquait pas dans son centre opérationnel une jeune biologiste de talent, officiellement décédée, en réalité enfuie d’un centre de recherches sur le virus après y avoir découvert des données passablement inquiétantes. Quelque chose serait profondément pourri dans le monde de la recherche ou de ses commanditaires, et il se trouverait quelque part des individus plus intéressés par la manipulation de l’Humanité toute entière que par celle du virus. Un virus qui ne serait pour eux qu’un outil, qu’une opportunité pour des projets bien plus vastes.

«  Et maintenant, tout recommençait. Les soupçons de complot, les preuves déconcertantes, les morts, tout le merdier . »

_ Dès lors, la situation ne fait que se compliquer. Les journalistes sont confrontés à une brutale – et hautement improbable – bouffée épidémique de zombies, qui manque les emporter. Pire encore, pour des raisons de risque excessif, leur quartier est bombardé et détruit. Ils ne s’en sortent que de justesse, en laissant derrière eux le cadavre d’un des leurs. On veut leur peau, et par tous les moyens.

«  Un sacré baptême du feu : clonage illégal et simulation de sa propre mort, suivis d’un exercice de survie en pleine apocalypse zombie, et tout ça le même après-midi.  »

Une des grandes forces de « Deadline » est d’avoir réussi à développer les personnages sans sombrer dans la psychologie de pacotille. Ainsi Mira Grant parvient-elle à faire exister chacun des associés de Shaun Mason. Rebecca « Becks » Atherton, secrètement amoureuse de Shaun, lequel, de toute l’équipe, est bien le seul à ne pas s’en rendre compte. Mahir, son rédacteur londonien, rescapé de la terrifiante zombification de l’Inde, et qui une fois sur le terrain se révèlera bien plus astucieux que prévu. Alaric Wong, un de ses fidèles assistants, et aussi Maggie, fille de milliardaires un peu rebelle, ayant quitté son avenir tout tracé pour devenir journaliste (mais n’ayant pas pour autant craché pas sur la fortune familiale qui lui a permis de se faire bâtir une place-forte secrète et hautement sécurisée bien utile aux protagonistes… et au scénario.) Mais, plus encore que ces personnages qui sont bien autre chose que des ombres, Shaun Mason lui-même, existant pour deux, perpétuellement hanté par sa sœur Georgia, au point qu’en proie à une véritable psychose qu’il parvient tout juste à contenir, il lui parle, l’entend, et parfois même la voit, sans jamais chercher à cacher ces troubles à un entourage que ces manifestations fascinent d’autant plus que Shaun a gardé toutes ses aptitudes de fonceur, de décideur, d’organisateur, et semble même avoir gagné en intelligence, comme s’il gardait en lui une véritable part mentale de sa sœur. Une psychose astucieuse de la part de Mira Grant (en ceci qu’elle met en scène une autre forme de mort-vivant) et à tel point convaincante que le lecteur, atteint par le fameux syndrome des chutes de Reichenbach, finit lui-même par douter du fait que Georgia Mason soit réellement morte.

«  Santa Cruz est magnifique à cette période de l’année. Je sais, c’est un désert infesté de zombies, mais au moins les loyers sont raisonnables, pas vrai ?  »

_ Autre qualité du roman, et ceci malgré une prose simple et sans artifices, sa puissance d’évocation qui lui permet par moments de rivaliser avec certains films de genre. Ainsi de quelques passages mémorables, comme la séquence parfaitement glaçante de deux des héros piégés dans un laboratoire high-tech envahi d’infectés façon Resident Evil, ou la traversée du Kansas et du Nevada désertés en pleine tempête et dans un « vide » connectique angoissant. De fait, même s’il est difficile de qualifier le rythme d’échevelé, force est de reconnaître à l’ouvrage, malgré ses près de sept cents pages, un bon équilibre et une tension quasi permanente. Jamais l’auteur ne donne l’impression de tirer à la ligne et l’ensemble du volume se lit avec une réelle fluidité.

Si « Deadline » ne lasse jamais, c’est aussi parce qu’il s’éloigne des schémas trop classiques de la littérature de zombie et limite les scènes rituelles d’affrontement avec les morts-vivants pour s’orienter sur le mode techno-thriller et conspirationniste. Les lecteurs les plus exigeants pourront discuter ici et là quelques détails scientifiques (le paludisme classé à tort comme maladie bactérienne, puis plus loin, à raison, comme parasitaire, l’exposé peu clair de la théorie des réservoirs et de l’analogie avec le virus VZ, le savant diabétique qui bricole son lecteur de glycémie personnel pour le transformer en détecteur de réplication virale, le fait qu’au milieu d’une traduction par ailleurs assez fluide le titre de la cinquième partie, « mémoire immunitaire » ait été traduit par un très lourd et peu usité « mémoire immunologique ») et reprocher également quelques petits défauts propres au thriller (notamment le fait que des ennemis si puissants qu’ils peuvent impunément, et tout en manipulant l’information à leur guise, faire disparaître bien du monde, y compris des pâtés de maisons, demeurent incapables d’intercepter les communications téléphoniques des héros, de pister leurs véhicules, ou même d’avoir une idée des mails qu’ils échangent ici et là), mais malgré ces limites la plupart des péripéties restent à l’abri des incohérences flagrantes propres au genre. Si certains des rebondissements font partie des classiques, « Deadline » réserve néanmoins un certain nombre de surprises et parvient à capter jusqu’au bout l’attention.

«  J’ai une foi absolue en l’humanité, et en sa capacité à envenimer les choses . »

On se méfie généralement, avec raison, des tomaisons secondes et des suites en tous genres. En limitant les artifices polyphoniques du premier volume à de brefs exergues de blogs et journaux divers, Mira Grant revient à une narration plus classique qui se prête au mode techno-bio-thriller. Qui peut bien dans ce roman tirer ici ficelles, scientifiques déments (mais les savants les plus fous ne sont, dans l’histoire, pas forcément les plus délétères) ou gouvernants invisibles, on ne le saura pas tout de suite. Car, si « Deadline » perd une partie des aspects politiques et sociologiques de « Feed », son virage sur un mode conspirationniste apparaît comme l’amorce d’un propos plus vaste qui devrait être développé, croit-on deviner, dans le tome suivant. En effet, si « Feed » constituait un roman indépendant, ce n’est pas le cas de « Deadline » dont la fin ouverte donnera au lecteur, partiellement rassasié mais incurablement vorace, l’envie de se jeter sur « Red Flag », troisième tome des aventures de Shaun et (peut-être) Georgia Mason.


Titre : Deadline (Deadline, 2011)
Série : Feed (Feed), tome II
Auteur : Mira Grant
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Benoit Domis
Couverture : copyright Bragelonne
Éditeur : Folio Gallimard (édition originale : Bragelonne, 2013)
Collection : Science-fiction
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 501
Pages : 677
Format (en cm) : 11 x 18 x 3
Dépôt légal : décembre 2014
ISBN : 9782070459094
Prix : 10,20 €



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- « Feed »

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Hilaire Alrune
1er mars 2015


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