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Malbosque
Gilles Bailly
La Clef d’Argent, FiKhThOn, roman (France), inclassable, 197 pages, avril 2009, 12€

Depuis plus de vingt ans, La Clef d’Argent publie des textes fantastiques et des essais en marge des orientations commerciales des grands éditeurs. Plus soucieuse de qualité littéraire que de rentabilité, cette petite maison d’édition a développé récemment de nouvelles collections. Parmi celles-ci, « FiKhThOn » est dévolue aux « romans étranges et fantastiques, insolites et inclassables ».

Premier volume de cette collection, « Malbosque », de Gilles Bailly, répond parfaitement à cette ligne directrice et peut se détailler à partir de trois mots : construction, fusion, déraison.



Construction


La structure du roman apparaît originale et non dépourvue d’intérêt. La première partie est constituée de l’alternance de chapitres narrés à la première et à la troisième personne du singulier. La première personne représente le narrateur, personnage réel, simple héros au sens picaresque ou littéraire du terme, individu parfaitement banal et conventionnel, stéréotype romanesque évoluant dans un monde sans singularité. La troisième personne, double fictif du narrateur anticipée par la description de son physique et de ses préférences dès le chapitre deux, évolue dans un monde qui tourne à la démence. Pour autant, il n’a rien du héros fantasmé à la Walter Mitty de James Thurber ou de l’alter ego surhumain des récits de genre : lui aussi apparaît assez banal, en retrait par rapport aux évènements sur lesquels il n’a pas de prise.

Au chapitre neuf, pivot fictionnel du récit, le narrateur du monde réel, Twingoman, rencontre son double fictif sans pour autant fusionner avec lui.
Tous deux, désormais, vivent de concert une aventure oscillant entre le concret et l’imaginaire. Notons que cette rencontre se situe après un passage des personnages sur la ligne de crête, cette ligne qui, dans le roman, tantôt sépare le réel de l’imaginaire et tantôt les unit.

Dès lors, la narration prendra un tour nouveau, et l’alternance des chapitres, dans cet univers hybride, pourra reprendre sur un mode différent : à chaque chapitre à la première personne du singulier raconté par le personnage fictif succède, également à la première personne du singulier, un chapitre narré par le personnage réel. La fin du roman sera écrite par le compagnon du narrateur et de son double, chien à trois pattes un moment transformé en ours, puis en homme, puis en chauve-souris.

Fusion


Dans ce roman, fiction et réalité, métamorphiques et ductiles, se séparent et fusionnent, s’écartent et se rejoignent sans cesse. Il en est de même pour les personnages, depuis le narrateur qui se duplique, se rejoint et se recompose, jusqu’à la plupart des personnages, auto-stoppeuses se fondant en une créature unique ou aventuriers des souterrains se mêlant en un même et unique hominidé. Styles et narrations, au départ distincts –la verve et la gouaille d’un auteur comme Henri Frédéric Blanc, le lyrisme des descriptions, les passages à la Franz Kafka– fusionnent eux aussi en un final inclassable, volontairement grotesque et démesuré.

Déraison


Le roman ressemble à une longue dégringolade à travers les escaliers abrupts et savonneux du délire. Au fil du récit, la fiction –la démence– s’installe, croît, enfle, et prend toute sa démesure. Un simple récit de promenade estivale fleurant bon le réel –l’auteur expliquera, dans un entretien accordé à la librairie Soleil Vert, que le roman a été effectivement écrit à partir de ses vacances– peu à peu bascule dans l’imaginaire débridé, l’humour noir (« La table de camping se déforma sous le choc en une sorte de sarcophage cylindrique fourré à l’homme »), le surréalisme ou l’absurde. Notons, en vrac, un village qui se déplace sous la pression de la forêt, un concile de vampires aux noms excentriques, une Twingo qui se transforme en automobile exclusivement végétale avant de verser vers le règne animal pour finir empalée par un titanesque poignard d’obsidienne et achevée à coups de boules de pétanque, des repas de pipistrelles et de belettes aux champignons, des soupes de loirs et de queues de renards, une armée utilisant des êtres humains en guise de projectiles (« Nous manquons cruellement de munitions, mais, fort heureusement, pas de chair à canons »), un téléphérique steampunk, une Confédération Karstique, une Haute-Rhodanie, et une bibliothèque exclusivement composée de volumes de « Voyage au Centre de la Terre » de Jules Verne.

L’ouvrage n’est pas exempt de défauts. Les passages consacrés au voyage souterrain paraissent étonnamment brefs, comme partiellement escamotés. Même s’il s’agit d’un parti pris, l’aspect volontairement hétérogène nuit à la cohérence du récit, et peut entraîner le lecteur vers un certain décrochement, notamment dans les derniers chapitres, trop longs et insuffisamment structurés. Plusieurs fautes d’accord ou d’orthographe (« suffit » pour « suffi »p.15, « tâche » pour « tache » p. 75, « avait » pour « avaient » p. 87, « reviens » pour « revient » p. 157, et « taule » pour « tôle » à deux reprises, p. 108 et 123, alors que l’auteur l’orthographie correctement par ailleurs) sont à noter. Ces coquilles représentent des défauts mineurs –on en retrouve autant, sinon plus, chez les grands éditeurs– mais une relecture par un tiers aurait sans doute permis de les éliminer.

Lupus in fabula : cette jolie formule de l’auteur pourrait conclure et résumer son ouvrage. Un jeu avec les structures et les styles, divers types de fiction qui se mêlent et se croisent, une lente dérive à travers un imaginaire singulier font de « Malbosque » un de ces inclassables à tout jamais éloignés du roman conventionnel. Un livre faussement désordonné à lire lentement, à relire attentivement pour en mieux saisir les niveaux et les intrications.


Titre : Malbosque (roman, 2009)
Auteur : Gilles Bailly
Couverture : A. Pointelin
Éditeur : La Clef d’Argent
Collection : FiKhThOn
Site Internet : fiche roman (site éditeur)
Pages : 197
Format (en cm) : 11 x 17,5
Dépôt légal : avril 2009
ISBN : 878-2908254-72-3
Prix : 12 €



Hilaire Alrune
15 octobre 2009






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