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Redshirts, au mépris du danger
John Scalzi
L’Atalante, La Dentelle du Cygne, roman traduit de l’américain, pastiche de SF, 331 pages, février 2013, 20,50€

XXVe siècle. A bord du vaisseau amiral l’Intrépide, les recrues ont un taux de mortalité d’autant plus élevé qu’elles sont proches des officiers. Andrew Dahl, fraichement embarqué, découvre d’autres bizarreries qui heurtent la logique et la physique. Avec les autres enseignes, aussi porteurs de la tunique rouge synonyme de mort imminente, il découvre qu’ils sont en fait les protagonistes d’un mauvais feuilleton TV de SF du XXe siècle. Pour contrer la Narration, cette force issue du script qui tord la réalité, ils vont devoir se battre avec ses propres règles.



Cela fait des années que je veux découvrir John Scalzi, et l’occasion me fait commencer par « Redshirts », lauréat du prix Hugo 2013, autant dire le must.
Et ce prix est largement mérité.
Scalzi fait le choix inverse de l’excellente comédie « Galaxy Quest » : il a écrit un pastiche de SF, une farce moquant les ersatz de Star Trek et surtout les scénaristes fainéants se reposant sur les mêmes ressorts d’épisode en épisode. Mais il renverse le point de vue : et si ces personnages de second plan, au passé plus ou moins fouillé, juste assez pour rendre leur mort tragique aux yeux du spectateur, existaient en dehors du show ? Et si, l’ayant compris, ils n’avaient pas trop envie d’être sacrifiés juste pour la tension dramatique ? Surtout quand les officiers, stars du feuilleton, s’en sortent toujours indemnes !

C’est donc hilarant, parce que nos héros voient la réalité soudain désobéir aux lois élémentaires, et que leur solution est de jouer avec ces nouvelles lois. Bon, ce n’est pas aussi facile à dire qu’à faire, mais les voir se servir d’un officier virtuellement immortel comme bouclier est assez jouissif à lire.
Mais c’est aussi profondément émouvant, car bien sûr on s’attache à ces héros qui refusent d’être privés de leur libre-arbitre par un mauvais marionnettiste, et d’être sacrifiés pour tirer une larme au public.
Ils vont donc trouver une solution pour ne pas mourir, en utilisant les règles de la Narration, aussi absurdes et arbitraires soient-elles, et plonger dans un trou noir pour rejoindre le XXe siècle et convaincre le scénariste d’arrêter de les tuer à tout va et, tant qu’à faire, écrire des trucs de qualité.

Cette intrigue ubuesque n’empêche pas, bien au contraire, la profonde humanité des relations entre les personnages. L’un est traumatisé par la mort de sa femme (bradée dans une scène de 30 secondes) et complètement parano, un autre stresse car il ne comprend pas son rôle et craint d’être sacrifiable à tout moment. La conclusion du roman est particulièrement émouvante sur le fond, ce qui contrebalance une forme tout en effets spéciaux digne d’un épisode de clôture de saison.
Scalzi joue à la fois avec les codes des feuilletons TV, il en rajoute avec son parti-pris de pastiche sans jamais perdre de vue ce qui fait un bon roman : la vraisemblabilité de tout ce que font ses personnages. Et ça marche fabuleusement sur 250 pages pour nous laisser la larme à l’œil.

Le roman est complété de 3 codas sur 80 pages, rédigées à la première, deuxième et troisième personnes pour suivre trois personnages du XXe siècle et les conséquences avec leur rencontre avec des personnages de fiction du XXVe siècle : le scénariste qui se croit fou (qui m’a paru un rien longuette mais la forme est très maîtrisée), le fils du producteur qui se voit offrir une seconde chance de faire quelque chose de sa vie, enfin l’actrice qui jouait la femme tuée pour traumatiser son mari. Trois tons différents, mais une grande sensibilité pour une mise à nu, une révélation, où l’on peut voir l’impact sur soi de gens qu’on ne connaît pas forcément, voire des personnages de fiction. Si vous ne pleuriez pas encore, là c’est définitivement le cas.

Prix Hugo totalement mérité, disais-je. « Redshirts » est une histoire drôle qui fait réfléchir, sur notre relation à la fiction, sur son rôle dans notre société, sur notre capacité à accepter beaucoup de choses, la mort ou les petits arrangements avec la réalité. Ce qui semblait du pur divertissement nous pousse à nous interroger, nous prend par les sentiments par surprise, nous fait voir le monde autrement.


Titre : Redshirts, au mépris du danger (redshirts, 2012)
Auteur : John Scalzi
Traduction de l’anglais (USA) : Michael Cabon
Couverture : Leraf
Éditeur : L’Atalante
Collection : La Dentelle du Cygne
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 331
Format (en cm) : 20 x 14,5 x 3
Dépôt légal : février 2013
ISBN : 9782841726264
Prix : 20,50 €



Nicolas Soffray
13 mars 2024


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