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Ada
Antoine Bello
Gallimard, Folio, n°6461, science-fiction, 393 pages, mars 2018, 7,80€


Frank Logan, policier à Palo Alto (Californie), dans la Silicon Valley, s’est spécialisé après un parcours éclectique dans les disparitions et le trafic d’êtres humains. Il est donc à première vue normal que l’on s’adresse à lui suite à la disparition d’Ada. Mais Ada n’a pas de nom de famille, et elle n’est pas vraiment un être humain : Ada n’est autre qu’une intelligence artificielle. Et surtout le fleuron en matière de recherche et développement de l’entreprise Turing Corp. Ce qui ne l’a pas empêchée de disparaître.

Franck Logan, passablement naïf en nouvelles technologies, se demande si cette enquête est bien de son ressort. Mais il n’a pas vraiment le choix. Il aura affaire, aux plus hauts échelons de Turing Corp, à deux individus qui frôlent le stéréotype : l’entrepreneur arriviste prêt à tout pour conserver sa longueur d’avance et rafler la mise, et le savant surdoué un peu plus cool. En interrogeant les gens ici et là, il parviendra à se faire une idée et à comprendre comment Ada a pu disparaître.

Mais l’enquête policière passe rapidement au second plan. D’une part parce que l’objectif assigné à Ada n’était pas banal : écrire un roman à l’eau de rose qui se vendra à plus de cent mille exemplaires. D’autre part parce qu’incidemment Frank Logan découvrira qu’on lui a menti. Enfin, pas vraiment : on a oublié de lui expliquer certaines choses. Et qu’en découleront des interrogations éthiques, philosophiques, sociales, etc., qui le perturberont à plus d’une reprise.

« Le plus gratifiant pour moi a été de voir s’élargir son univers à mesure qu’elle découvrait de nouveaux livres. Elle a dévoré l’intégralité des romans sentimentaux dans l’ordre chronologique. Pendant vingt-quatre heures, elle s’est exprimée dans une langue victorienne, ignorant ce qu’était un antibiotique ou un ordinateur. À mesure qu’elle avalait les pages, son regard sur les femmes, l’amour, le monde, se modifiait. C’était fascinant à observer. »

Pour les lecteurs familiers du genre, le roman peine un peu à démarrer. Les premiers chapitres sont très explicatifs, à travers les dialogue entre le flic à la pointe de son métier (mais qui, bien entendu, en est resté au papier et n’utilise jamais d’ordinateur) et les scientifiques qui lui expliquent tout de A à Z. Une sorte de catalogue didactique (Mary Shelley, Ada Lovelace, la reconnaissance de formes, la loi de Moore, les trois lois de la robotique d’Asimov, les automates de Vaucanson, le faux joueur d’échecs mécaniques de Kempenen, Deep Blue et Kasparov, les réseaux neuronaux, Alan Turing, la machine Enigma, etc.) Pour qui lit de temps en temps les revues de vulgarisation scientifique, c’est à la fois assez lourd et superficiel, façon notice wikipédia (sans compter les erreurs : contrairement à ce qu’écrit l’auteur, Bletchley Park n’est pas « dans le nord de Londres ») et déjà vu mille fois. Le roman ne démarre vraiment que dans un second temps, à travers les chapitres mettant en scène les progrès d’Ada et ses discussions avec ses interlocuteurs. On notera une belle série de passages hilarants au cours desquels l’IA, par exemple, émaille son roman à l’eau de rose de détails scatologiques dont elle ne comprend pas qu’ils n’y ont aucune place, ou essaie en vain de faire des haikus.

« Tout cela allait trop vite pour Frank : Américains, Russes, Chinois, personne n’avait de plan, l’humanité fonçait à sa perte tel un pilote déchaîné aux commandes d’un bolide dont chaque nouvelle technologie débridait un peu plus le moteur. »

Beaucoup d’humour, donc, dans cet « Ada  » qui, de manière transparente, se réfère à la fois à l’« Ada ou l’ardeur  » de Vladimir Nabokov et à Ada Lovelace, qui, au dix-neuvième siècle, travailla sur les premiers programmes pour calculateurs et prédit les capacités à venir des ordinateurs. Mais beaucoup de réflexion également à travers les errements de Logan, enquêteur un peu naïf qui dans un premier temps s’insurge et considère Ada comme un être vivant, puis cherche à considérer qu’elle n’est rien d’autre qu’un programme, ce qui permet à un scientifique de lui rétorquer que nous sommes nous aussi (par notre éducation, génétiquement, culturellement), programmés. Un scientifique qui ne manque pas d’inverser le test de Turing en demandant à Logan de lui prouver que sa propre épouse n’est pas un cyborg.

Qu’est-ce que l’humain, qu’est-ce que la conscience ? Dans quel délai les machines parviendront-elles à passer le test de Turing ? (On rétorquera à ceux qui pensent que c’est impossible que c’est hélas quasiment fait, à tel point que la seule manière que nous avons désormais de marquer la différence est de... modifier l’énoncé et les conditions du test ! On consultera à ce sujet las articles de Gary Marcus et Laurence Devillers dans le numéro 476, juin 2017, du mensuel Pour la Science) ) Les intelligences artificielles ne vont-elles pas générer un chômage massif ? Peut-on encore s’opposer à leur émergence et à leur règne ? Autant de questions classiques de la science-fiction qu’Antoine Bello, entre humour et effroi, pose une nouvelle fois, dans un contexte il est vrai qui n’est plus strictement celui du genre, mais qui est à présent pleinement en rapport avec l’actualité.

« Les ingénieurs de Turing n’ont pas jugé utile de me doter d’hormones ou de neurotransmetteurs. J’ignore ce que sont la peur, la joie, l’excitation, ou la pitié. »

On s’en doute : si Frank est naïf, il pourrait bien se faire avoir d’un bout à l’autre. Car s’il s’y entend côté vilenie des êtres humains, il n’est peut-être pas tout à fait prêt à lutter contre une intelligence artificielle. Et il pourrait bien, en cherchant à entraver l’avènement des machines, à s’en faire un des principaux promoteurs. Une fin ouverte et une jolie mise en abîme viennent clôturer « Ada  » avec un arrière-goût légèrement inquiétant – mais peu importe, on aura plus d’une fois cédé à l’humour de l’auteur.

Les romans contant sur le mode humoristique les démêlés entre un protagoniste et une intelligence artificielle ne sont pas rares (citons par exemple le « Software  » de Rudy Rucker, écrit en 1982), mais l’astuce d’Antoine Bello est d’utiliser une approche particulièrement originale. En abordant les avancées de l’intelligence artificielle par le prisme de cette sous-littérature qu’est la romance, l’auteur se livre d’une certaine manière à une variante du test de Turing. Les fantaisies à l’eau de rose, l’amour et les sentiments, surtout de pacotille, comme bien plus représentatives de l’humain que le fameux jeu d’échecs (au sujet duquel on a longtemps dit que l’homme resterait invaincu, parce qu’il a plus d’imagination que la machine…) ou de ses capacités à raisonner. Dès lors, impossible d’y couper. Le livre à l’eau de rose est écrit, la messe est dite. Les IA l’emportent haut la main. Très ancien thème du genre, donc, mais qui n’est pas à considérer seulement comme une distraction : avec humour, Antoine Bello attire notre attention non pas seulement sur ce qui nous pend au nez dans un futur proche, mais sur ce qui est déjà en train de nous arriver, et que nous ne sommes pas tous capables de voir.


Titre : Ada
Auteur : Antoine Bello
Couverture : Aleah Ford
Éditeur : Folio (édition originale : Gallimard, 2016)
Collection : Folio
Site Internet : page roman
Numéro : 6461
Pages : 393
Format (en cm) : 11x18
Dépôt légal : avril 2018
ISBN : 9782072762239
Prix : 7,80


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