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Vie Sauvage (La)
Thomas Gunzig
Au Diable Vauvert, roman (Belgique), 324 pages, octobre 2017, 18€

Bébé miraculé d’un crash aérien, Charles a grandi en Afrique, au contact de la guerre, de la peur, de la faim. Mais il y a trouvé un père adoptif, Cul-nu, qui l’a abreuvé de lecture, de poésie et de littérature, et l’Amour, en la personne de Septembre, une jeune fille de son âge qui tait son passé.
Quand, grâce à internet et GoogleStreetView, on le « retrouve », il est rapatrié dans ce qui lui reste de famille, dans une petite ville sans âme d’Europe de l’Ouest. Accueilli entre malaise et gêne dans la famille de son oncle, il doit s’intégrer, et cela passe aussi par le lycée.
Ce monde est très loin du sien. Et il a promis à Septembre de revenir, le plus vite possible. Il hait tous ces gens qui le traitent de victime, compatissent aux violences qu’il a dû endurer, mais dont l’attitude au quotidien relève d’une violence bien pire. Charles va donc jouer selon leurs règles, mettant à profit nos différences culturelles et nos fausses pudeurs, apprenant vite auprès des jeunes de son âge. Et tandis que son plan s’accomplit, il va nous raconter l’Afrique et ses raisons d’y retourner.



La plume de Thomas Gunzig est toujours aussi acérée.
Dès les premières lignes, alors que Charles atterrit en Europe, il met les choses au clair : il va tout détester, le pays, mais surtout les gens et leurs manières. Ces gens qui l’ont arraché à son pays, son foyer, et son aimée. Il n’espère guère trouver quoi que ce soit en ces lieux gris peuplés de gens gris. Par avance, donc, il les hait. Et chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles va lui donner raison. Il faut dire qu’il a affaire à un bel échantillon d’esprits étriqués et satisfaits de l’être. Un oncle politicien, confit dans son gras comme apanage du pouvoir ; sa tante superficielle qui ne vit que pour paraître et consommer ; enfin ses deux cousins, Frédéric l’ado loseur drogué au Net, à l’hyperviolence sans filtre du réseau et aux théories du complot. Aurore, bien que mal dans sa peau, parait plus stable. C’est auprès de sa cousine que Charles ira donc chercher les connaissances qui lui font défaut sur l’usage d’un smartphone et la façon de gérer ses relations sociales en ligne.
Car très vite, Charles est adopté par ses condisciples, qui loin de le plaindre comme le font les adultes, l’adoptent pour ses différences. Il est fréquentable, voire même recherché. Après un moment de timidité, le temps de saisir les codes de cette tribu, Charles va s’y fondre et en tirer les ficelles à son avantage. Pas tant par cruauté que dans un léger espoir que quelques-uns d’entre eux valent la peine d’être sauvés d’une vie sans relief, d’une existence aveugle aux beautés du monde, prisonniers de leur société.
Ceux qui vont souffrir, ce sont les adultes. Jouant un double jeu, Charles va les manipuler, et nous aussi un temps, en misant avec succès sur cette mentalité européenne mêlant pitié et culpabilité. Émerveillant sa prof de lettres avec des connaissances en poésie, en littérature et un esprit critique largement au-dessus de la moyenne des veaux qui dorment habituellement face à son tableau, il réveille en elle des espoirs depuis longtemps déçus. Idem pour la psy scolaire qu’on le force à voir : bien plus calée qu’elle du fait de ses lectures, il use des schémas psychologiques tels qu’on les enseigne pour la pousser dans ses retranchements, avant de lui faire miroiter deux issues possibles, potentiellement fatales pour sa carrière mais combien attrayantes... Je ne vous dis rien sur la troisième, mais le levier est le même : retourner les propres schémas mentaux de sa cible, schémas forgés par la société et le besoin de s’y conformer (besoin dont Charles est dépourvu), puis asséner le coup de grâce avec les outils justement mis à sa disposition.
Un plan dangereux, cruel, monstrueux, mais la fin justifie les moyens, et Charles est prêt à tout pour retrouver Septembre. Et en regard de ce que la jeune femme a vécu, c’est un moindre sacrifice...

Thomas Gunzig se livre à un joyeux jeu de massacre, faisant monter la tension crescendo, tout en nous émouvant avec un portrait d’une enfance dans une Afrique en guerre perpétuelle. Mais la vie de Charles, malgré la guerre, l’errance et la mort, en fait esquissées, rarement évoquées, est davantage remplie par cet amour paternel venant de Cul-nu, la transmission de cette sagesse pragmatique, nécessairement opportuniste dans de telles conditions, et cet amour de la poésie qui permet à l’auteur d’émailler sa prose sombre de beaux vers de Baudelaire (souvent), Verlaine, Rimbaud, La Fontaine, Nerval... dont le verbe délicat contraste bien évidemment avec le ton sec et les références parfois ultra-contemporaines de Charles, entre people, jeux vidéo et réseaux sociaux.

Bref, c’est noir et cruel, mais c’est aussi beau et lumineux. Pour chaque chose qu’il va détruire, chez les adultes, Charles semble dégager l’horizon des jeunes de son âge, leur ouvrir des portes insoupçonnées. Et à mesure que les adultes, dans leur fausseté, dans leurs lâchetés, perdront toute valeur à nos yeux, ces adolescents que nous trouvions superficiels vont révéler de petits éclats d’humanité prometteurs.
On pourra juger « La Vie Sauvage » presque amoral, mais bien au contraire : dans notre monde actuel en proie à la violence, notre foi en d’ultimes valeurs, notre force à nous y accrocher coûte que coûte sont les derniers remparts de notre moralité. La violence omniprésente, sous différentes formes, plus diffuses, plus subtiles, banalisée, peut paraître loin de celle des armes qui détonnent en Afrique (et ailleurs), elle n’en est pas moins violente et destructrice pour la psyché des garçons et des filles, et si les formes de mort sociale de nos communautés diffèrent, du viol physique au rejet pur et simple par le groupe, les conséquences en sont identiques.

C’est ce qui est beau chez Thomas Gunzig : ces différents niveaux de lecture, une noirceur non dénuée d’un rire distancié, une forme qui sait se faire légère lorsque le fond est grave, une vision absolue de l’amour comme de la haine, et une impression finale de grande beauté, de pureté qui s’en dégage. Et qui nous marque, en bien, pour longtemps.


Titre : La Vie Sauvage
Auteur : Thomas Gunzig
Couverture : studio éditeur
Éditeur : Au diable vauvert
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 324
Format (en cm) : 14 x 22 x 2,5
Dépôt légal : octobre 2017
ISBN : 9782846269612
Prix : 18 €



Nicolas Soffray
23 décembre 2017






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