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Lady Helen, tome 1 : Le Club des Mauvais Jours
Alison Goodman
Gallimard Jeunesse, roman, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), 567 pages, août 2016, 19,50€

Printemps 1812, à Londres. La jeune lady Helen Wrexhall va faire son entrée dans le monde, sa première saison et sa présentation à la reine. Rien ne devrait davantage combler cette jeune fille. Sauf que ce n’est pas si simple : elle est orpheline, son oncle et tuteur est pressé de s’en débarrasser auprès d’un bon parti qui fera oublier la tache sociale de l’attitude de sa mère, lady Catherine, une femme à la réputation sulfureuse disparue mystérieusement avec son époux. Jeune fille éprise de liberté, Helen refuse un mariage arrangé avec un vieux barbon, mais chacune de ses mauvaises manières et le moindre de ses élans d’émancipation renforcent la conviction de son oncle. Son frère aîné, majeur depuis peu, la soutient mais sans trop s’impliquer. Mais son ami, le jeune duc de Selburn, ne semble pas insensible au charme libre d’Helen.
Puis débarque lord Carlston, bel homme ténébreux, au passé trouble (on l’accuse d’avoir tué son épouse puis fui en France), dont chaque rencontre bouleverse Helen d’une étrange façon. Usant d’un vague lien de parenté, il se rapproche d’elle et lui confie, au compte-gouttes, des réponses qu’elle a longtemps attendues. Mais ce savoir a un prix : la vie de lady Helen et sa perception du monde en sont à jamais changées.



Autrice acclamée du diptyque de fantasy « Eon » et « Eona » (que je n’ai point lu), Alison Goodman nous propose avec ce premier tome de « Lady Helen » une plongée fort documentée et donc très réaliste de la Régence anglaise, cette période (mal connue de nous autres Français) qui précède l’ère victorienne, terrain de jeu favori du steampunk.
Sur son blog, on peut d’ailleurs accéder à une grande partie de son travail de recherche et ses sources historiques, qu’elles concernent les aspects sociaux, politiques, ou même (voire surtout) vestimentaire. Car les tenues des hommes et femmes du monde est bien entendu très importante : coupe à la mode, couleurs, nom du modiste en vogue, tous marqueurs sociaux et financiers affichés à la vue de tous. Helen, dont la silhouette longiligne se démarque du canon de beauté de l’époque, a de nombreux vêtements : robes d’intérieur, robes de visite, robes de bal... L’intérêt du Régent pour la mode, la position très en vue de « Beau » Brummel comme décideur du bon goût, même les costumes des hommes sont passés au crible. L’autrice nous brosse donc un tableau très vivant de la haute société anglaise du début XIXe, avec ses codes sociaux, ses sorties, ses promenades où l’on se montre, à pied ou à cheval, ses réceptions... L’immersion est totale.
Mais dès le début de son intrigue, via la mystérieuse disparition d’une fille de cuisine de la maison, Alison Goodman ne se cantonne pas aux puissants. Les rapports de plus en plus décontractés d’Helen avec sa femme de chambre, Darby, sensiblement de son âge mais de plus basse condition, son enquête puis la suite des événements nous plongeront également dans les bas-fonds les plus insalubres.

Mais revenons à la trame principale : le passé de la mère d’Helen, ses mystérieuses capacités qui se révèlent en présence de lord Carlston. Après nous avoir fait mijoter 200 pages, qui peuvent sembler longues mais s’avèrent nécessaires à mettre en place les éléments cités ci-dessus, la révélation tombe : Lord Carlston et une poignée d’hommes en Angleterre, les Veilleurs, traquent des démons spectraux qui s’emparent des gens et aiguisent leurs passions pour s’en repaître. Et Helen, fait rare, a hérité ce pouvoir de sa mère.
Arrive immédiatement les gros dilemmes : la jeune femme va-t-elle accepter cet héritage surnaturel ? Si oui, elle honore sa mère disparue mais dit adieu à l’avenir tranquille et tout tracé qui lui était promis, saison, mariage, vie rangée. Au lieu de cela, qui fait rêver nombre de jeunes femmes mais l’inquiétait un peu, elle subirait l’opprobre de ses proches, à fréquenter, indécemment, le sulfureux Carlston, à moins de constamment rivaliser d’ingéniosité pour justifier ses absences et organiser des rendez-vous secrets.
A mesure que le roman avance, le triangle amoureux de toute romance (pré-)victorienne s’affirme : qui Helen choisira-t-elle, le brun ténébreux auréolé de fantastique à la mauvaise réputation, ou le beau et jeune duc progressiste qui lui promet un avenir autrement plus libre que la cage dorée des autres jeunes épousées ? Deux hommes, deux avenirs, deux mondes, celui des bals et de la haute société, ou celui de la clandestinité, du mensonge et du mépris de ses semblables.
Et bien entendu, ce choix ne peut être repoussé sans cesse, tout finira par se dénouer à la date fatidique du bal donné pour son anniversaire...

La trame fantastique tranche violemment avec les bijoux et les dentelles. Les démons qui possèdent les humains sont pleins de tentacules, et la façon de les affronter et de les détruire est assez impressionnante, et pas sans danger : il faut aspirer leur énergie en empoignant lesdits tentacules et, pour éviter la surcharge mortelle, très vite la diffuser dans le sol (façon prise de terre - oui, j’ai un peu ri moi aussi). Les exorcismes sont aussi douloureux, et tout cela ne dresse pas un avenir très radieux si Helen choisit cette voix. Mais... son statut d’héritière lui donne aussi des capacités supérieures aux autres Veilleurs, qui s’avèreront décisives pour son choix, mais aussi terriblement attirantes pour l’Antagoniste, le super-démon qui, d’après l’inévitable prophétie, est apparu en même temps qu’elle. Helen, pas encore formée à se battre, meilleure espoir pour le Bien de l’emporter, est donc d’ores et déjà menacée.
Et quand je dis le Bien... Hélas, si l’ombrageux lord Carlston s’avère parfois agréable à vivre, presque séduisant (dans son genre) et pétri d’idéaux, d’autres, dont son propre mentor, dévoré par son pouvoir, sont effrayants, sur le fil de la folie, et ils voient en Helen un outil plus qu’un compagnon d’armes. La misogynie, ambiante dans la société, monte d’un cran dans ce petit groupe très masculin, rajoutant des tensions.

De la romance victorienne, du fantastique confinant à l’horreur, des complots politiques, des secrets... « Le Club des Mauvais Jours », malgré un début qui peut sembler un peu lent et quelques choix esthétiques surprenants (les démons font penser aux mangas d’horreur) est très prenant. Plus sage qu’Alexia Tarabotti, l’héroïne du « Protectorat de l’Ombrelle » de Gail Carriger, la jeune lady Helen est suffisamment rebelle et courageuse pour gagner notre sympathie et nous attacher à son avenir incertain.
Enfin, pas si incertain, puisque le second volume sort à la fin du mois... Et vous vous doutez bien du choix qu’elle aura fait.


Titre : Le Club des Mauvais Jours (The Dark Days Club, 2016)
Série : Lady Helen, tome 1/3
Auteur : Alison Goodman
Traduction de l’anglais (Australie) : Philippe Giraudon
Couverture : Laurent Besson
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format littérature
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 567
Format (en cm) :
Dépôt légal : août 2016
ISBN : 9782070663477
Prix : 19,50 €



Nicolas Soffray
12 août 2017






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