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Night Room
Peter Straub
Bragelonne, L’Ombre, traduit de l’anglais (Etats-Unis), fantastique, 356 pages, mars 2017, 20€

Publié en langue originale en 2004, traduit chez Plon en 2007 sous le titre « Le Cabinet noir », « Night Room » apparaît au sein de l’œuvre de Peter Straub comme un roman singulier.



La vie de Tim Underhill, héros récurrent des romans de Peter Straub, qui apparaît par exemple dans « La Gorge  », « Koko  » et « Les Enfants perdus », a été marquée par de nombreux drames, dont l’assassinat de sa petite sœur Alice à l’âge de neuf ans et la disparition de son neveu Mark. Ecrivain de renom, il parvient à mener malgré son lourd passé une vie citadine et relativement paisible. Plusieurs fois déjà, il a aperçu le fantôme de sa sœur Alice. Pour chacune de ces apparitions, à l’exception d’une seule, il est parvenu à se persuader qu’il s’agissait de simples illusions. Mais aujourd’hui elle est là, sur le trottoir d’en face, elle lui crie quelque chose qu’il n’entend pas à cause de la circulation. Puis disparaît. Mauvaise journée.

« Hier, il avait cru voir sa sœur et un ange colossal, furieux ; hier, il avait été secoué par sa rencontre avec un psychopathe qui se faisait passer pour un fan ; aujourd’hui, un mort lui envoyait en e-mail. »

On connaît Straub  : il s’y entend pour générer le malaise, et souvent là où on ne l’attend pas. Ce qui attend Underhill dans la foulée de cette apparition, c’est, dans le café où il prend son petit déjeuner, une rencontre avec un fan quelque peu détraqué, insidieusement bien plus effrayante. Dès lors, la tonalité est donnée. Des mails sans adresse d’expéditeur qui semblent avoir été envoyés par des anciens compagnons d’armes d’Underhill au Viêt-Nam – tous morts. Mais aussi par des anciens camarades d’école, eux aussi morts. Puis de nouvelles visions. L’existence de Tim Underhill perd peu à peu cette stabilité qu’il avait peiné à construire.

« À leur lecture, on entendait la mécanique rouillée d’une centaine de vieux romans d’investigation se mettre à grincer faiblement pour retrouver un semblant de vie. »

En parallèle aux aventures d’Underhill, on découvre, par chapitres alternés, celles de Willy Patrick, une auteure de romans de jeunesse à succès. Au fil des pages, le lecteur ne peut manquer de constater des similarités étranges avec Underhill. Son mari et sa fille ont été assassinés. Elle est sujette comme lui à ce qui peut apparaître comme des troubles mentaux. Elle est comme lui originaire de Millhaven. Puis le lecteur remarque que les chapitres la concernant ressemblent de plus en plus à un mauvais mélange de thriller et de soap opéra. Il y a une raison évidente. Straub multiplie les indices, par exemple le fait que Willy Patrick connaisse un auteur aux mêmes initiales que Tim Underhill – Tom Hartland – lui aussi de Millhaven, et l’on finit par comprendre que Willy n’est qu’un personnage du roman qu’Underhill est en train d’écrire. Sans doute un avatar d’un personnage réel de Millhaven.

« J’aime les espaces intermédiaires, ai-je continué. Entre le rêve et l’éveil. Entre l’imaginaire et la réalité. »

On s’en doute : dans ce roman fantastique, mais également dickien et borgesien, Underhill et Willy Patrick finiront par se rencontrer. Le thème du personnage de fiction s’en allant à la rencontre de son créateur est un classique – il d’ailleurs été employé à plusieurs reprises, dans le roman d’horreur, par Stephen King, compagnon d’écriture de Peter Straub. Mais il y a par moments, dans «  Night Room  », une tonalité plus lumineuse que dans ses autres romans, où dominent souvent une certaine tristesse et une certaine âpreté. Pour autant, noirceur humaine ou éléments terrifiants ne sont pas en reste.

Œuvre à narrations multiples, à interprétations également multiples – psychopathologie ou authentique fantastique – « Night Room » apparaît donc, par son emprunt à des thématiques souvent utilisées en science-fiction (on pense notamment à « Ubik  » ou à « L’œil dans le ciel » de Philip K. Dick) comme assez atypique dans l’œuvre de Straub. Pour autant, le roman ne donne pas l’impression de mélanger artificiellement les genres et reste assez astucieux et fourni en détails (par exemple les anagrammes de noms propres que révèle l’auteur, et ceux que le lecteur a déjà pu deviner) pour conserver une indispensable homogénéité. Un roman intéressant, qui, avec trois personnages écrivains, constitue une fois encore une fiction sur la fiction. Prenant, inventif, intrigant, « Night Room » apparaît donc comme une bonne distraction, et évitant l’écueil des thrillers souvent trop longs, parvient à maintenir le rythme et l’ambiance sur ses trois cent cinquante pages.

Titre : Night Room (Night Room, 2004)
Auteur : Peter Straub
Collection : L’Ombre
Traduction de l’anglais (Etats-Unis) : Michel Pagel
Couverture : Svetlana Sewell / Arcangel Images
Éditeur : Bragelonne (édition originale sous le titre « Le Cabinet noir » : [Plon], 2007)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 356
Format (en cm) : 15,2 x 23,6
Dépôt légal : mars 2017
ISBN : 9791028102548
Prix : 20 €


La collection « L’Ombre » sur la Yozone :

- « Positif » de David Wellington
- « Snowblind » de Christopher Golden


Hilaire Alrune
19 mars 2017






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