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Ordinateur du paradis (L’)
Benoit Duteurtre
Gallimard, Folio, littérature générale, 228 pages juillet 2016, 7,10 €

Si en cherchant à faire un paradis du monde réel, il se pourrait bien que le paradis lui-même emboîte le pas à la litanie de nos désirs. Mais aussi à nos échecs, et à nos fourvoiements. Aussi notre avidité d’un monde meilleur pourrait-elle se retourner contre nous, non seulement dans le monde réel, mais aussi dans l’au-delà.



« Le paradis ne valait pas mieux que la terre. Le seul monde meilleur était dans mes illusions. »

Simon Laroche, haut fonctionnaire exemplaire, vient de mourir. Les circonstances de son décès lui importent peu. Il faut dire aussi que le paradis lui pose problème. Il ne lui apparaît guère que comme un reflet du monde réel, qui lui-même a été développé en fonction des aspirations de ses habitants : bureaucraties, soutien psychologique, files d’attente, avocats, boutiques et palaces de luxe. Et aussi des « sites d’hébergement transitoires », en d’autres termes des camps de réfugiés, pour ceux qui ne parviennent pas à être acceptés assez vite. “Je veux dire qu’aujourd’hui”, explique-t-on à Laroche au paradis, “le ciel est devenu carrément néo-libéral”. Hélas, le monde réel ne vaut pas mieux.

« La cause des femmes ! La cause des gays ! J’en ai marre de ces agités qui s’excitent pour des combats déjà gagnés. »

C’est en « off » d’une de ces émissions où chacun est censé se faire bien voir en accumulant les propos politiquement corrects que la vie de Simon Laroche a basculé. Dans ce vaste épandage médiatique de tout et de n’importe quoi qui frise la confusion mentale, dans ce salmigondis de lieux communs et de vérités morales instantanées, dans ce kaléidoscope mouvant de ce que l’on peut dire un jour et qui vous coûte la tête le lendemain, un faux pas est vite arrivé. Et notre brillant fonctionnaire de se faire piéger par ces lobbies sexuels triomphants, qui, une fois parvenus à la liberté à laquelle ils aspiraient, liberté durement acquise dans un monde de plus en plus tolérant, deviennent eux-mêmes d’une intolérance inouïe et parviennent à museler des sociétés entières. « L’égalité est acquise. Mais ça ne suffit jamais. Il faut se battre encore (…) Ce n’est plus un combat pour la justice, c’est une stratégie de pouvoir  » explique, juste après Laroche, l’une des protagonistes. Mais c’est Laroche qui a causé le premier, c’est Laroche qui est cloué au pilori. Son propos, arraché au « off » et diffusé partout sur le réseau, signe le début de sa fin.

«  Mais il allait répandre sur la planète une angoisse inconnue, bien plus terrible qu’une vague peur de l’avenir ; une maladie rongeant chaque individu, brisant le sommeil et transformant chaque jour en moment de terreur. »

Les uns après les autres, avec une lâcheté exemplaire, sous le poids d’un politiquement correct qui n’est rien d’autre, dans ce monde de toutes les libertés, qu’une censure qui refuse obstinément de dire son nom, les collègues et supérieurs de Laroche, jusqu’à l’étage ministériel lui-même, l’abandonnent purement et simplement. Laroche n’aura plus désormais aucun soutien, et, réseaux aidant, trouvera des gens pour lui cracher au visage leur haine conditionnée par les réseaux jusque dans son village natal. Et ceci, d’autant plus qu’il va s’obstiner pour ce qui lui apparaît comme un droit inaliénable, la simple liberté de parole.

Mais il n’est pas le seul à se faire du souci. Il y a eu un premier coup de semonce : dans les messageries de tout un chacun, ce sont des mails effacés qui sont revenus. Quelque temps plus tard, tous les mails sont revenus, encore une fois, mais pas forcément dans leur boîte d’origine. Une aubaine pour les réseaux sociaux, pour le plaisir de la délation érigé en nouvelle règle morale, avec la multiplication insensée des révélations, le dévoilement en chaîne des secrets.

En dévoilant la face hideuse du politiquement correct, la farce piteuse d’une morale à géométrie variable, Benoît Duteurtre s’amuse, à travers ces wikileaks à l’échelle individuelle, à fustiger les chasses aux sorcières contemporaines, les travers d’un monde dans lequel il n’y a plus de secrets. Un monde à la superficialité dangereuse – pour preuve ce passage où adolescents, et même adultes, croient pouvoir résumer le mal aux nazis et aux pédophiles – un monde où il n’y a plus de « off » pour quiconque, où tout est dans le cloud et où tout pourra resurgir un jour. Aussi l’humour de l’auteur se mêle-t-il à une pointe d’inquiétude : lorsque la société n’est plus rien d’autre qu’une meute qui hurle après elle-même, les dérives du présent deviennent bien plus que patentes.

Fiction sociologique aux implications étouffantes, description angoissante des dérives sociétales contemporaines, « L’ordinateur du paradis » aborde mille et une facettes du monde contemporain avec un mélange d’humour et de désespoir qui bien souvent fait mouche. L’un des personnages du roman est utile aux médias parce qu’il est, écrit l’auteur, un « baromètre de l’air du temps ». Une qualité que partage assurément l’auteur, avec sa vision toute ironique des tendances. Citons par exemple le train où l’on pèse les bagages dans un hall qui ressemble de plus en plus à un aéroport en opposition avec les avions low-cost dans lesquels on voyage debout, ou ce passage hilarant dans lequel un ministre ne reçoit plus ses visiteurs que dans les ténèbres et dans un grand fracas de musique métal pour éviter que ses moindres gestes, ses moindres mots ne soient enregistrés ou filmés. Un monde à la fois présent ou futur où il n’y aurait plus de salut que dans un modeste passage entre deux boulevards avec boutiques à l’ancienne, là où les réseaux ne parviennent pas à passer – du moins jusqu’à ce que le cauchemar, même dans ces jardins secrets, finisse par faire irruption.

Portrait pas toujours flatteur de notre temps « L’Ordinateur du paradis », servi par une écriture particulièrement fluide, entraîne donc le lecteur à travers une série de réflexions et d’anticipations qui nous concernent tous. Un brin de pessimisme moqueur, mais aussi une fin inattendue. Le meilleur des mondes ne serait-il pas l’enfer ? Tout espoir n’est peut-être pas perdu. Une fin joliment trouvée qui pourrait bien, in fine, réconcilier Laroche, tout comme le lecteur, avec le monde et avec le destin.


Titre : L’Ordinateur du paradis
Auteur : Benoît Duteurtre
Couverture : Sébastien Plassard / Costume 3 pièces
Éditeur : Gallimard(édition originale : Gallimard, 2014)
Collection : Folio
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 6171
Pages : 228
Format (en cm) : 18 x 11
Dépôt légal : juillet 2016
ISBN : 9782070792726
Prix : 7,10 €



Hilaire Alrune
11 novembre 2016






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