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YozoneLittérature Critiques

Etrangère (L’)
Gardner Dozois
ActuSF, Les 3 souhaits, roman traduit de l’anglais (USA), rencontre avec l’Autre, 264 pages, juin 2016, 18€

Joseph Farber est un artiste. Arrivé sur la planète Weinunach depuis peu, il assiste de loin à une cérémonie des Cian, le peuple local, de loin. Durant cette nuit de festivités et de rituels qui lui échappent, il rencontre Liraun Jé Genawen, une femme Cian. Malgré les quelques différences physiques (un léger duvet uniforme, trois paires de seins peu développés...), l’attraction est immédiate et les deux adultes passent la nuit ensemble.
Farber, un peu perdu dans l’Enclave humaine de la planète, demande à Liraun s’ils peuvent se revoir. Même s’il ne comprend rien (comme tous les autres colons terriens de la base commerciale) aux Cian, même s’il ne sait rien d’elle, même s’il encourt le mépris, voire pire, de la part du responsable de la base et des autres humains, racistes en diable.
Cet amour, qui semble réciproque, sera à la fois salvateur et destructeur.


Car au fil de l’évolution de leur relation, Farber va obtenir quelques bribes d’informations sur la culture Cian, très fermée. Liraun ne lui délivre des explications qu’au compte-gouttes et de manière elliptique, derrière le voile de la religion et des mythes de son peuple, pour la quasi-totalité abscons aux yeux des humains. Farber finira par comprendre que leur relation jette l’opprobre sur Liraun, car ils ne sont pas mariés. Poussé par ses sentiments, et par les réactions de son entourage qui finissent de briser ses derniers liens avec la Terre et ses mesquins natifs, Farber accepte de subir une mutation, nécessaire à leur union. Leur vie change du tout au tout, tandis qu’ils sont chassés de l’Enclave pour aller vivre dans la Vieille Ville, leur cœur historique de la capitale Cian où Liraun a une maison.
Farber s’insère lentement dans une société dont il ne comprend que quelques bribes. Il a accepté de travailler pour Ferri, le scientifique de la base et peut-être la seule personne à vouloir comprendre les Cian, en lui transmettant tout ce qu’il entendra ou verra. Rien chez les Cian ne ressemble à la société terrienne dans laquelle il a grandi. Le rôle social de Liraun atteint des sommets lorsqu’elle tombe enceinte : elle siège alors au conseil restreint de la ville et son autorité lui permet de s’opposer aux Hommes de l’Ombre, les « prêtres » qui se dévouent à la gestion temporelle de la société.
Tout cela, Farber ne le comprendra que trop tard, va mal finir.

Je ne vous en dis pas plus, pour vous laisser quelques surprises dans ce court roman typique de la SF américaine des années 70-80 (il date de 1978). Sans être ingnoré en France, Gardner Dozois est davantage connu comme nouvelliste et anthologiste (« Dangerous Women » avec GRR Martin a obtenu le World Fantasy Award 2014. Il est publié par J’ai Lu).
« L’Etrangère », précédemment publié par Denoël en 2000 dans la collection Présence du Futur, est bourré de qualités, qui ne se démentent pas presque 40 ans après son écriture.

Sa première force est de mettre en scène un choc des cultures, où le Terrien n’a pas la prééminence. Ainsi qu’on le découvre, la technologie spatiale a été donnée aux Terriens par une autre race, les Eine (de gros rochers gélatineux), qui méprisent largement ces mammifères qui ont presque réussi à tuer leur planète, tolérant à peine qu’ils essaiment dans l’immensité de l’univers à leur bord. Idem des Cian, aisi que s’en rend compte Farber : ils méprisent les humains et se moquent d’eux, c’est pour cela qu’ils leur refusent les clés de leur société. Nous sommes trop bêtes, trop arriérés, gouvernés par de bas instincts, pour les comprendre.
Nous suivons le parcours de Farber, et au début il est réticent à quitter l’Enclave, à se mêler aux locaux. Au fil du temps, plus il en apprend (et c’est peu), moins il les comprend. Mais il comprend quelque chose de fondamental : c’est sa vision de Terrien, sa culture d’Européen qui l’empêche de les appréhender. Ainsi qu’il l’évoque avec Ferri, des Esquimaux, des Aborigènes auraient été bien mieux placés pour comprendre leur conception du temps, leurs mythes fondateurs.
Leur rejet de la technologie est révélateur. Ils savent modifier le code génétique. Ils seraient capables d’aller dans les étoiles, et ne le font pas. Ils refusent les machines, préférant la force humaine sauf quand seul un robot peut faire le travail, n’ont pas de téléphone... Toutes choses qui les font passer pour primitifs aux aux des humains, qui dans leur mentalité de colons conquérants ne remettent jamais en doute leur supériorité.
Jusqu’à la fin, malgré ses tentatives (je ne parle pas « d’efforts »), Farber ne pourra se libérer de ses préjugés, de ses tournures mentales issues de sa culture, et échouera à comprendre Liraun, qui lui restera à jamais étrangère.

La narration, centrée donc sur Farber, rend compte d’un voyage façon « Lost in Translation » : tel un touriste, Farber voit mais n’a aucune clé pour comprendre. Malgré son immersion, presque tout lui échappe, et dans une société très structurée et ritualisée comme celle des Cian, les choix auxquels il est associé sont lourds de conséquences qu’il ne pèse pas. Et lorsque certains « s’abaissent » à lui expliquer, ce n’est que de façon lacunaire, avec les difficultés qu’on peut avoir à transposer dans une culture inférieure et simpliste des choses où se mêlent la foi, la symbolique et les rites ancestraux. Autant essayer de décrire une couleur à un aveugle.

On verra aussi la beauté d’une histoire d’amour tragique. Les difficultés effraient un peu Farber (il a quand même quelques réticences, au début, à se marier avec une « extra-terrestre ») mais son amour pour Liraun le pousse à les dépasser : le mariage, la mutation, la mise au ban de sa société (plutôt que cet exil pèse sur les épaules de Liraun) seront autant d’étapes (l’auteur les présente d’ailleurs ainsi) qui le libéreront de certains carcans de pensée et de comportement terriens. Pas tous, parce qu’il est impossible de s’acculturer totalement, d’autant plus lorsque rien ne vient se substituer à ce que vous voulez effacer. C’est ce que causera la fin, forcément tragique, de cette histoire.

Dans l’abondance éditoriale actuelle, on peut parfois s’interroger sur l’opportunité de rééditer certains textes vieux d’une génération. Avec « L’Étrangère », la question ne se pose pas : de la SF intelligente et humaine, une plume magnifique et poétique, un ouvrage intemporel comme on n’en fait hélas plus beaucoup.

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Titre : L’Étrangère (Strangers, 1978)
Auteur : Gardner R. Dozois
Traduction de l’anglais (USA) : Jacques Guiod
Couverture : Jamy Van Zyl
Éditeur : ActuSF (édition précédente : Denoël, présence du futur, 2000)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 264
Format (en cm) :
Dépôt légal : juin 2016
ISBN : 9782366298147
Prix : 18 € (ou 9,99€ en numérique)




Nicolas Soffray
5 juin 2016







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