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Alouettes
Jeanne-A Debats
ActuSF, Les 3 souhaits, roman (France), fantasy urbaine, 440 pages, mars 2016, 19€

(« Alouettes » fait suite à « L’Héritière »)

Trois années ont passé depuis le règlement de la succession de Dame Bathilde. L’Étude a déménagé. Agnès a noyé son chagrin dans la nourriture, pris quelques kilos, fait une croix sur son passé et sur l’Amour.
Alors que Géraud lui fait éplucher des archives à la recherche d’un sextoy enchanté (!) égaré par un succube, de drôles de zozos débarquent à l’Etude : un vampire et une kitsune souhaitent convoler. Géraud répond avec son enthousiasme tout professionnel à leur demande d’une impossibilité cosmique. Mais les choses dérapent quand les familles s’en mêlent, et tout cela prend des allures de drame shakespearien... Avant que les Puissances ne signifient à Géraud qu’il va falloir faire un écart dans le règlement pour ne pas bousculer l’ordre du Destin et provoquer la fin du monde...
Et au grand dam de la petite sorcière, l’Amour est omniprésent !



Si donc vous avez aimé « L’Héritière », vous vous délecterez de retrouver le cabinet notarial de l’AlterMonde, Agnès et ses peines de cœur, ses visions de fantôme et tous ses chamboulements intérieurs, Navarre et Géraud égaux à eux-mêmes, et qui se dévoileront énormément dans ce volume (et pas qu’au sens figuré, le vampire donnant souvent de sa personne, au grand dam du rythme cardiaque de notre narratrice), et une Zalia toujours aussi franche lorsqu’il s’agit d’appeler un chat un chat et un objet cylindrique allongé un sextoy.

On appréciera toujours la plume de Jeanne-A Debats, ces visites parisiennes à travers le temps et les charniers, ses figures de style très raccords avec les situations présentes, le détachement linguistique étant la meilleure arme d’Agnès pour ne pas piquer un fard à tout bout de champ, qu’elle liste les processus chimiques successifs qui s’affolent en elle lorsqu’un beau mâle en vient à mélanger leurs salives ou lorsque la situation dégénère au-delà de l’humainement acceptable.

Ils hurlaient en japonais. L’attitude générale ne trompait pas : ça s’insultait copieusement en bas. On devait en être aux suppositions hardies quant aux professions exercées par les mères des belligérants.

Le cynisme de Navarre ou la froideur de façade de Géraud sont des piques qui font mouche à chaque réplique, à nous rendre aimable un contrôleur fiscal. L’autrice en révèle quelque peu sur leur passé, et les fait apparaître sous des jours peu amènes : l’immortalité et la traversée des siècle ne rend pas forcément tolérant.

Les codes de l’urban fantasy avaient déjà été explosés dans « L’Héritière », c’est toujours le cas ici, un cran au-dessus : plus de passion, plus d’action, et une aventure tordue à souhait. Cette surenchère est parfaitement maîtrisée, et s’avère toujours cohérente, au contraire des sagas à rallonges de bit-lit où les prétextes sont souvent plus évident que la logique.

L’histoire tournant autour de l’Amour, de la passion et du Destin, on ne s’étonnera pas que les monologues d’Agnès soient autant de charges pour enfoncer des préjugés à la vie dure : narratrice comme autrice sont des féministes modernes, pas sectaires et refusant de se faire marcher sur les ballerines. Agnès cumule, avec sa petite taille et ses kilos en trop, et Jeanne-A Debats se paie le plaisir d’une scène d’une banalité dérangeante dans notre réalité, à savoir un désagréable qui l’insulte en pleine rue. Pour toutes les femmes traitées comme moins que des objets, on aimerait qu’un Navarre jaillisse pour châtier les vulgaires et leur apprendre la politesse au fer rouge.
Cet équilibre entre la rigueur du Destin des amants maudits de Shakespeare, reproduit ici ad nauseam au grand dam de Géraud, et la réalité de la vie sentimentale en ruines d’Agnès fait toute la beauté d’« Alouettes ». Si bien entendu, le ton semble léger, le détachement des membres de l’Étude poussant à ne pas s’inquiéter outre mesure, la vie sentimentale d’Agnès est au 36e dessous, et si le whisky n’était pas là pour chasser les fantômes, elle finirait clairement alcoolo-dépressive. « Alouettes », dépouillé de ses oripeaux fantastiques, est aussi le portrait d’une femme blessée par la vie, avec un Grand Amour défunt, des aventures sans lendemain, un collègue intouchable comme support à fantasmes et exutoire, et enfin un psychopathe en guise de petite voix.

« Alouettes » est un texte profondément féminin et passionné. Bon, c’est aussi une aventure qui en jette, avec des combats entre créatures surnaturelles à faire pâlir les titans. L’action se déroulant en 2032, l’autrice saupoudre aussi son histoire de détails glaçants sur notre future proche, et on sent les vagues d’attentats qui sont passées par là. Le Paris humain d’après-demain est sombre, violent, abandonné (au point que Navarre ne se risque pas en Audi en banlieue), un autre contraste avec cette vague d’amour qui lie des espèces différentes. Comme si en un temps d’abandon, l’espoir renaissait forcément. Petit espoir certes, puisque le Destin de tous ces amants à poils, plumes, canines ou crocs sera le même que ceux de Vérone (si tout se passe comme prévu, mais sinon, ce sera la fin du monde. Alors...)

On sort tout bizarre d’une telle lecture, teintée de suffisamment d’humour, très sombre, pour faire oublier la violence et la noirceur omniprésente, les peines et les souffrances d’Agnès qui malgré tout reste debout. Parce que malgré tout, la vie vaut le coût.


Titre : Alouettes
Auteur : Jeanne-A Debats
Couverture : Damien Worm
Éditeur : ActuSF
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 440
Format (en cm) :
Dépôt légal : mars 2016
ISBN : 9782366298031
Prix : 19 €

Disponible en version numérique, sans DRM, 5,99€



Nicolas Soffray
23 mai 2016






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