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Maison dans laquelle (La)
Mariam Petrosyan
Monsieur Toussaint Louverture, roman traduit du russe, inclassable, 960 pages, mars 2016, 24,50€

Si l’on en croit la rumeur, « La Maison dans laquelle » aurait été écrit sur une dizaine d’années, entre 1987 et 1997, sans que jamais l’auteur n’ait l’idée de le publier. Le manuscrit, laissé à des amis, aurait circulé ensuite de main en main durant quelques années avant d’arriver sous l’œil affûté d’un éditeur. Bilan de l’affaire : best-seller et prix prestigieux. On sait ce que valent ces légendes pour quatrièmes de couverture, tantôt vraies et tantôt apocryphes, mais toujours opportunes. Mais pourquoi pas ? Ce roman singulier n’a pas vraiment besoin de ce type de légende, mais il la mérite incontestablement.



« Lorsque quelqu’un pénètre dans la Maison, celle-ci commence par braquer vers lui un angle de mur, tranchant comme une lame. Ensuite seulement, le visiteur peut en franchir le seuil. »

Qu’est-ce exactement que la Maison ? Un institut, une école dans laquelle sont accueillis, plusieurs années durant, des enfants et des adolescents d’un genre particulier. Il y a les roulants – ceux qui sont condamnés au fauteuil – et les tombants, qui peuvent tenir debout, ou à peu près, à la manière de Sauterelle, qui se déplace sans problème par ses propres moyens, mais n’a pas de bras. Handicaps en tous genres, défauts de naissance, maladies génétiques : sans jamais verser dans le morbide ou le pathos, et présentant le plus souvent ces adolescents comme des individus strictement normaux, dont les handicaps n’apparaîtront qu’au fil des pages, ou même jamais, Mariam Petrosyan, à travers les narrations de quelques-uns d’entre eux – Fumeur, Tabaqui, Sphinx, Roux – nous entraîne à la découverte d’un bien étrange univers. Les chapitres intermédiaires, comme ceux contés par Ralf le Noir, l’un de leurs éducateurs, ou sobrement baptisés « La Maison », attribuables à quelque narrateur omniscient, sinon à la Maison elle-même, viennent compléter le propos.

« Ça veut dire que la Maison t’a choisi, qu’elle t’a laissé entrer. Où que tu ailles, tu fais désormais partie d’elle. Et la Maison n’aime pas être morcelée, elle n’aime pas que ses fragments s’éloignent. Elle s’arrange pour les attirer à elle. »

La Maison, c’est un immense édifice situé en zone urbaine, entre terrains vagues et immeubles. Sa topographie n’est jamais limpide. Des couloirs, des greniers, des dortoirs, des chambres individuelles, une cantine, une bibliothèque, le bureau de Requin, le directeur, le dispensaire, surnommé le Sépulcre, où les soignants, nommés les Araignées, sont tantôt implacables et tantôt conciliants, une cafétéria, l’étage des encadrants – entre autres, Ralf le Noir, Echarde et Elan – l’aile des fille, la zone où, aussi loin dans le temps que l’on puisse remonter, l’on est en train de rénover une piscine, d’autres endroits encore : un topos, un labyrinthe dont la topographie intérieure apparaît aussi difficile à élucider que celle de l’hôtel Overlook du « Shining » de Stanley Kubrick.

« Les grands pouvaient bien allumer des feux en plein milieu de leurs chambres et faire pousser des champignons hallucinogènes dans les salles de bains, personne n’était en mesure de le leur interdire. »

Les enfants et adolescents sont divisés en groupes distincts, parmi lesquels les Faisans, les Rats, les Oiseaux, les Log, les Chiens. Gothiques pour les uns, paisibles pour les autres, violents pour d’autres encore. Ces groupes occupent des ailes, des étages, des chambres qui leur sont dévolues. Ils ont leur look, leur usages, leurs rituels. Pourtant, au sein de chaque groupe, des sous-groupes auto-proclamés à géométrie variable, comme les Crevards Pestiférés, des entités curieuses, comme autant d’individualités non agrégeables : “L’arrivée d’un nouveau était toujours un événement”, écrit l’auteur, “ils étaient si différents les uns des autres… Il suffisait de les regarder pour voyager.” Conflits intergroupes, conflits intragroupes, parfois des guerres véritables. Chez ces adolescents fragiles, malades, toutes les morts ne sont pas forcément naturelles. On attend quelque vérité hideuse, façon « Sa Majesté des Mouches » de William Golding. Elle ne viendra jamais.

« Chaque recoin de la Maison était hanté par les morts qui y avaient vécu. Chaque armoire abritait un squelette anonyme qui finissait d’y pourrir. »

Une forêt impossible, un vieux perroquet capable de jurer en trois langues, des fresques murales servant à faire passer des messages, un goéland peint qui laisse des cadeaux, des instructions, des rituels, des talismans, une revue semestrielle, “Bloom”, faite par les élèves, une bien étrange Nuit des Contes, également nommée Nuit des Langues Déliées, un cercle de versificateurs, des joueurs qui prennent des douches habillés pour rejoindre dégoulinants des parties de cartes clandestines : la Maison, c’est aussi une ronde de folies et de beautés fugaces, étonnantes, de moments de poésie, de bouffées subites de merveille et d’imaginaire.

Un univers étrange, lui-même étrangement coupé du reste d’un monde d’où parviennent ici et là des bouffées, des souvenirs, des références : en, vrac Led Zeppelin, Bruce Lee, Yngwie Malmsteen, Marylin Monroe, Richard Bach, Brueghel, Carlos Santana. Quant aux exergues des chapitres, eux aussi éclectiques – Andersen, Bob Dylan, Borges, François Nourissier, Paul Celan, Ingeborg Bachmann, Rilke, John Lennon, Don Yue, – ils sont dominés par ceux de « La Chasse au Snark » : comme dans la comptine une manière de rappeler que, dans cette maison où ne vivent que des adolescents à espérance de vie réduite, et dont beaucoup ne sortiront jamais, l’excentrique, la fantaisie et l’issue fatale ne sont que les facette différentes d’un même destin.

« Par exemple, j’avais compris que le goût des habitants de la Maison pour les histoires à dormir debout n’était pas né comme ça, qu’ils avaient transformé leurs douleurs en superstition, et que ces superstitions s’étaient à leur tour muées, petit à petit, en traditions. »

Difficile donc de qualifier, de caractériser, de comprendre cette fameuse Maison qui ressemble à quelque immense concrétion, quelque fabuleux sédiment de générations d’adolescents handicapés, névrosés, bizarres, perdus à l’écart du monde, loin de leurs familles, loin de véritables repères – comme s’il n’y avait d’autre réalité désormais que la Maison elle-même, une réalité floue, labile, incompréhensible. Les élèves qui y arrivent peinent à la comprendre, mais découvrent que ceux qui y sont depuis plusieurs années ne l’appréhendent pas forcément avec plus de pertinence. Il y a ce que les uns découvrent, ce que les autres décrètent, ce que d’autres encore comprennent, ou simplement devinent. Il y a dans la Maison les folies et les handicaps des uns et des autres, comme si, tout autant que les adolescents, elle était elle aussi tombante, bancroche, bancale, et elle aussi en constante métamorphose.

Il y a dans «  La Maison dans laquelle » bien des mystères, dont on ignore s’ils sont ou non voulus jusqu’au dernier. L’obstination avec laquelle l’auteur parle des six groupes sans jamais n’en nommer (au mieux) que cinq rendra le lecteur fragile légèrement hystérique, le poussant à se demander au bout de quelques centaines de pages s’il n’a pas raté un passage, auquel cas cela ne lui sera jamais pardonné (relira-t-il les trois cents premières à la loupe ?), ou s’il n’a pas confondu l’un des sous-groupes avec un groupe authentique. Le roman est rarement explicite, pas toujours dans l’ordre strictement chronologique, avec souvent du flou volontaire, et bien des mystères, y compris des assassinats, demeureront irrésolus, et même, pour certains, simplement mentionnés. On ne saura jamais, non plus, par exemple pourquoi les promotions d’élèves ne sortent que tous les sept ans alors qu’il y a des entrées régulières. On ne comprend pas certaines bizarreries structurelles : par exemple pourquoi les filles, à peine mentionnées dans la première partie, n’apparaissent réellement que dans la seconde. La manie qu’a l’auteur de jouer avec les noms, surnoms donnés et autres encore en perturbera plus d’un (mais machin, est-ce que c’est bien untel, ou non ?) et ne réjouira sans doute pas l’amateur de facilités. « La Maison dans laquelle » ne fait donc pas partie de ces ouvrages dont on lit ici et là quelques pages pour les reprendre ensuite, entre fromage et dessert ou entre deux ou deux stations de métro. Elle se mérite, et demande un véritable investissement de la part du lecteur.

Malgré ces chausse-trappes – que cet univers qui perturbe les adolescents ait le même effet sur le lecteur, voilà qui n’est que justice – on reconnait sans peine à « La Maison dans laquelle » une véritable personnalité, une véritable singularité, qui pourraient lui permettre de rejoindre, dans des registres fort différents, quelques autres demeures démentes comme le « Malpertuis » de Jean Ray ou « La Maison des feuilles » de Mark Z.Danielewski.

L’enfer ou l’enfance, le goulag ou le paradis, une étape, une impasse, un mal nécessaire, un enchantement perdu, le lieu des toutes les bifurcations, celui où certains sont morts, ou d’autres sont partis vers le grand inconnu, dont d’autres encore sont sortis, du moins le croient-ils, pour rejoindre le monde extérieur, « La Maison dans laquelle », c’est aussi le lieu de toutes les interprétations, un univers suffisamment étrange pour que chacun y trouve une vision personnelle Gageons qu’il ne tardera pas à se trouver ici où là quelque thésard pour s’y fourbir les crocs.

« La Maison dans laquelle » n’est sans doute pas suffisamment riche en action, pas toujours suffisamment explicite, en un mot pas assez grand public pour accéder au statut de livre « culte », au sens très populaire qu’a pris ce mot aujourd’hui. Il n’empêche : il devrait s’en trouver plus d’un pour s’y plonger encore et encore, et ce volume monumental pourrait bien devenir, comme certains textes rares et exigeants, l’objet d’un engouement discret mais durable, une sorte de hantise douce, le mot de passe ou le cri de ralliement d’un petit noyau de lecteurs. « La Maison dans laquelle » n’est en tout cas pas le genre d’ouvrage que l’on oublie aussitôt après l’avoir lu, ni le lieu que l’on quitte après avoir tourné la dernière page.


Titre : La Maison dans laquelle (Dom b komopom , 2009)
Auteur : Miriam Petrosyan
Traduction du russe : Raphaëlle Pache
Couverture : Monsieur Toussaint Louverture
Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 960
Format (en cm) : 16 x 23,5
Dépôt légal : mars 2016
ISBN : 9791090724990
Prix : 24,50 €



Hilaire Alrune
25 février 2016






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