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Extinction
Matthew Mather
Fleuve, collection Fleuve Noir, traduit de l’anglais (États-Unis), thriller d’anticipation, 475 pages, novembre 2015, 20,90€

Cadre à Manhattan, le narrateur est un individu standard : vous, moi, le voisin, n’importe qui. Un enfant, une épouse qui souhaite reprendre sa vie professionnelle, un loft confortable dans un immeuble de bon standing, des beaux-parents avec qui il s’entend moyennement, une poignée d’amis. Parmi ces amis, Chuck, un survivaliste qui sans sa cave a stocké eau, nourriture, groupe électrogène et autres biens de première nécessité. Fort heureusement, parce que la situation à Manhattan va rapidement se dégrader.



« New York était en guerre contre un ennemi invisible, qui commençait à gagner la partie. »

Cela commence par des petits signes, et puis cela s’aggrave rapidement. Le réseau internet dysfonctionne, et les mécanismes et services pilotés à travers lui – c’est à dire pratiquement tous – tombent les uns après les autres. Électricité, distribution d’eau, le reste à l’avenant. Les systèmes d’alertes sanitaires ont eux aussi été piratés, et avertissent la population de la survenue de cas de grippe aviaire dont les soignants n’ont jamais entendu parler. Dès lors, la population panique, se rue vers des hôpitaux qui déjà n’en peuvent plus, et de surcroît, leurs groupes électrogènes bientôt à court de carburant, ferment les uns après les autres. Qui a lancé cette série d’attaques sur le réseau ? Des rumeurs plus folles les unes que les autres circulent bientôt. Des aéronefs dont on ignore l’origine auraient été détectés dans le ciel américain. Ce serait un coup des Chinois, des Russes, des Iraniens. Peu importe, parce que tout peu à peu s’éteint : le réseau, la télévision, la radio. Irrémédiablement, le chaos s’installe.

« Ce que j’entends ici par dégradation progressive, c’est qu’en cas de panne nous n’avons plus les moyens de revenir à une précédente technologie. »

Les discussions entre le narrateur et les différents protagonistes, notamment avec Chuck, sont souvent intéressantes. Sont ainsi abordés des thèmes comme, dans le domaine des technologies, le franchissement de limites empêchant de revenir à des solutions antérieures. Par exemple plus de pétrole, donc plus de transports, mais impossible de revenir aux chevaux : il n’y en a pas assez, et le temps de reconstituer un parc hippique, la catastrophe aura tué des millions de personnes. On a donc de moins en moins de solutions de rechange. De même sont évoquées à plusieurs reprises les frontières entre lois, contraintes, sécurité et libertés, une vaste thématique qui s’applique aussi au contrôle du réseau internet et se mesure à l’aune de la mondialisation. Dans ce dernier domaine, on notera toutefois que l’auteur, présenté par la quatrième de couverture comme un expert en cybersécurité, ne fait guère que citer des virus comme Shamoo, Flame ou Stuxnet, dont tout le monde a un jour entendu parler, et ne donne jamais l’impression de s’y connaître beaucoup plus en informatique que le commun des mortels.

« Si la technologie ne pouvait pas régresser, les homme, eux, en étaient tout à fait capables. »

L’électricité manque, le chauffage ne fonctionne plus, les tempêtes de neige s’abattent sur Manhattan, le froid s’installe. Bientôt, ce sont l’eau et la nourriture qui commencent à manquer. Dès lors, pas besoin de monstres comme ceux qui sortent du brouillard dans le fameux « Brume  » de Stephen King ou qui jaillissent de la neige comme dans le roman « Snowblind  » de Christopher Golden. Le monstre, potentiel ou réel, c’est ce qui sommeille dans le cœur des hommes, dans celui des enfants naufragés de « Sa majesté des mouches » de William Golding. Le monstre, c’est le rôdeur qui prétend habiter deux étages au-dessous, c’est le voisin de palier, c’est aussi la lente désagrégation, sous le poids des besoins élémentaires, de la solidarité et des interdits sociaux. Vol, violence, et même cannibalisme seront forcément au menu.

Mais on trouvera aussi dans « Extinction  » des raisons d’espérer par le biais d’une série de détails inattendus, notamment la manière dont les protagonistes parviennent à restaurer un maillage téléphonique local et une ébauche de réseaux sociaux permettant de lutter contre le criminalité naissante, dans une ville en pleine métamorphose dont la vision demeure toutefois très parcellaire, sans doute pour coller à ce qu’en peuvent savoir les protagonistes dépourvus des sources classiques d’information.

« C’était ça, la guerre au XXième siècle : terminée avant même d’avoir tiré un coup de feu. »

Hélas hélas, ce roman jusqu’alors homogène et, somme toute, respectable, soudain désireux de réserver des surprises au lecteur, se met à sombrer dans les incohérences. Passons rapidement sur Manhattan mise en quarantaine par les autorités alors qu’il n’y a aucun prétexte valable (sinon d’allonger le récit), sur la facilité avec laquelle nos protagonistes s’en extraient, sur l’épisode classique de personnage-qu’on-croyait-mort-mais-qui-avait-oh-surprise-un-gilet-pare-balles (les efforts de l’auteur pour expliquer la présence de cet accessoire et le fait qu’il ait endossé à cette occasion sont véritablement pathétiques) pour en venir à une épisode qui, si cela était encore possible, sonne plus faux encore. Notre héros, après avoir tout fait pour protéger sa femme enceinte et son enfant, décide soudain de les abandonner, dans un lieu plus accueillant que Manhattan mais tout de même passablement dangereux, pour s’en aller, à pied, protester officiellement à Washington contre l’absence de nouvelles ! Pire encore, y ayant vu des Chinois, il s’en retourne (sans interroger aucun des Américains qu’il peut croiser) persuadé (à tort) que l’Amérique a bel et bien été envahie par la Chine. S’ensuit un chapitre final, bâclé, qui prétend apporter toute une série de révélations, façon Agatha Christie, mais apparaît hélas surtout comme une série de tentatives maladroites pour expliquer, après coup, l’ensemble des limites et des incohérences du roman.

On ne peut que regretter cette fin qui vient grever le travail jusqu’alors consenti par l’auteur. « Extinction  » reposait pourtant sur une bonne idée de départ. Cette promesse d’un « survival » dans un immeuble privé d’eau et d’électricité, dans une ville en proie à la tempête, d’une étude de la lente déliquescence des structures sociales et des rapports humains – qui n’est pas sans rappeler le fameux « IGH  » de James Graham Ballard – avait beaucoup pour séduire. Mais le traitement n’est pas tout à fait à la hauteur, et les péripéties artificielles de la dernière partie lui ôtent une grande part de sa crédibilité.

Titre : Extinction (Cyberstorm, 2013)
Auteur : Matthew Mather
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Christine Barbaste
Couverture : Laurent Besson / Sylvia Otte / Getty Images
Éditeur : Fleuve
Collection : Fleuve Noir
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 477
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : novembre 2015
ISBN : 9782265098688
Prix : 20,90 €



Hilaire Alrune
15 novembre 2015






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