YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Cimetière des Hirondelles (Le)
Mallock
Fleuve Noir, policier teinté de fantastique, 426 pages, janvier 2013, 19€

Du jour au lendemain, un jeune homme bien sous tous rapports, et que rien ne distingue du commun des mortels, quitte famille, amis et travail pour se rendre en République Dominicaine dans l’intention d’y tuer un vieillard aperçu dans un documentaire télévisé, et dont il ignore tout. Parvenu sur l’île, il erre à la recherche de cet individu jusqu’à ce qu’il n’ait plus un sou, devient un vagabond, mais finit par trouver sa proie. Devant plusieurs témoins, il l’abat sans pitié. Le commissaire Amédée Mallock est chargé de l’enquête. Sa mission : se rendre sur l’île, arracher le jeune homme au système policier dominicain, le ramener en France, et l’innocenter définitivement. Vaste programme.



« Ce que Mallock avait devant les yeux n’était rien d’autre qu’une nouvelle race de psychokiller (....) nourri, logé et blanchi par un Etat (...) les deux engeances d’un pays, le fonctionnaire et le psychopathe, fondues en une seule personne.  »

La tâche du commissaire Amédée Mallock apparaît d’autant plus difficile que Manuel Gemoni, l’auteur du crime, est absolument incapable d’expliquer pourquoi il l’a commis. On est donc dans une situation atypique par rapport aux intrigues classiques : si l’on dispose du coupable, on est bien en peine de trouver le motif.
Mais il en faut plus pour perturber un homme tel que le commissaire Mallock. Lors de son bref séjour en République Dominicaine, d’où il est parvenu à ramener Gemoni, le policier a rencontré une soi-disant sorcière qu’il l’a fait goûter à une potion contenant le fameux ayahuasca, un hallucinogène dont les visions l’ont mis sur des pistes curieuses. Aussi, lorsqu’on lui suggère de faire remonter les souvenirs et motifs de Gemoni par des techniques d’hypnose, il ne se fige pas dans le refus au prétexte de la plus pure rationalité. Et ceci d’autant plus qu’il y a urgence : l’accord passé entre les deux gouvernements stipule que si le jeune homme n’est pas innocenté, il devra être retourné aux autorités dominicaines. Or, sur cette île, nul ne donne cher de sa peau.
Mais les séances ne donnent pas le résultat escompté. Car, sous hypnose, ce n’est pas Manuel Gemoni qui répond, mais un ancien soldat disparu au cours de la seconde guerre mondiale. Ce soldat, lui, aurait bel et bien connu la victime. Folie profonde de Gemoni, métempsycose ou métensomatose, réincarnation, hantise ? Les experts sont bien en peine de donner une réponse cohérente. D’autant plus que l’enquête du commissaire Amédée Mallock, peu à peu, vient confirmer les détails qui remontent du passé.
Dès lors, l’enquête devient plus complexe, les identités des uns et des autres, lentement, étape par étape, se précisent. Le commissaire Mallock et son équipe, à cheval entre présent et passé, découvriront un tueur terrifiant, et s’en iront déterrer bien des cadavres.

Un thriller aux centres d’intérêt multiples

Ce « thriller littéraire » (dixit la page de garde), s’il reste avant tout un ouvrage de genre, s’écarte avec bonheur des intrigues superficielles et décérébrées qui représentent une part non négligeable de la production contemporaine du thriller. Le lecteur curieux s’y instruira – entre autres – au sujet des diverses variétés d’ambre et de la fameuse chambre d’ambre offerte par le roi de Prusse Frédéric Guillaume Premier au tsar de Russie Pierre le Grand puis volée par les Allemands près de Saint Petersburg en 1941 et jamais retrouvée depuis (plusieurs tonnes d’ambre dont le mystère avait déjà été abordée dans « La Chambre d’Ambre » de Jérôme Bucy ou « Le Musée Perdu » de Steve Berry, mais auxquelles notre auteur invente un destin réellement peu ordinaire), il se familiarisera avec l’histoire et les mœurs de la République Dominicaine (on notera la description particulièrement savoureuse de l’île et de son système judiciaire), avec celle de l’hypnose, et avec certains pans obscurs de la seconde guerre mondiale. Quant aux mordus de criminalistique, ils sauront désormais non seulement ce que sont la méthode vuceticienne et la Semantic Unit For Criminal Arrestation (SUFCA), mais aussi, dans notre monde définitivement conquis par les acronymes, à quoi correspondent, au sein de ce vaste domaine, le TIC, l’IRCGN, l’OCLCTIC et l’IABPA.

« Seul l’homme, le vrai, avec des poils, est équipé pour manger de la grouse. »

Une des grandes forces de ce roman est sans aucun doute possible le commissaire Amédée Mallock lui-même. Un homme depuis longtemps meurtri par la perte de sa femme et de son fils, un homme sans doute arrivé au bout de ses illusions, mais qui pourtant n’a perdu ni humour ni faconde, et encore moins la combattivité nécessaire aux enquêtes difficile. Un homme avant tout profondément humain, capable de s’émerveiller sans fin devant une chute de neige, souvent animé par une ironie bienveillante, n’hésitant pas à se moquer de lui-même (confer la citation ci-dessus), n’hésitant pas, non plus, à faire croire à ses collègues, à l’occasion d’une plaisanterie d’un goût assez discutable, qu’il a lui-même trafiqué l’enquête pour aboutir aux conclusions voulues. Mais cette humanité profonde, c’est aussi celle dont est empreint l’ensemble du roman. Si les psychopathes de service ne manquent pas à l’appel, la plupart des protagonistes apparaissent comme des personnages particulièrement émouvants. On n’est pas près d’oublier, au cours d’une fin astucieuse où l’auteur redistribue à plusieurs reprises les cartes de l’explication logique et de l’influence fantastique, les histoires combinées de soldats perdus, la trajectoire et la fin étonnante d’un nouveau Gavroche, et encore moins l’émotion finale de cette vieille dame qui, depuis plus de cinquante ans, attendait des nouvelles d’un fiancé disparu au front.

Un roman qui tient ses promesses

Au final, ce « Cimetière des Hirondelles » apparaît donc comme une bonne surprise, un de ces romans policiers inattendus, aux défauts rares ou mineurs et aux qualités suffisamment nombreuses pour donner envie de découvrir ce que leur auteur a déjà pu écrire, en l’occurrence « Le Massacre des innocents » et « Les Visages de Dieu », deux autres aventures mettant en scène le commissaire Amédée Mallock, précédemment parus aux éditions Hugo et Compagnie et devant ressortir d’ici peu chez Pocket.


Titre : Le Cimetière des hirondelles
Auteur : Mallock ( J.D. Bruet-Ferreol)
Couverture : Axel Mahé
Éditeur : Fleuve Noir
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 426
Format (en cm) : 14 x 22,5 x 2,6
Dépôt légal : janvier 2013
ISBN : 978-2-265-09746-9
Prix : 19 €



Hilaire Alrune
7 février 2013






PNG - 65.3 ko



WebAnalytics