Chaque nouvelle est précédée d’une remise en contexte de son écriture, de la commande, par l’auteur lui-même. Pour ma part, je trouve cela fort appréciable, d’autant que l’exercice a posteriori permet à Sapkowski, désormais confortablement installé, d’y jeter lui-même un regard parfois différent. Et non sans humour parfois.
Par contre, je ne sais qui a fait le choix de renvoyer les notes (du contexte ou de la traduction de phrases en allemand ou en polonais) en fin de chaque nouvelle, plutôt qu’en bas de page. C’est assez peu agréable de devoir ainsi aller et venir.
L’édition originale - qui s’intitulait et s’ouvrait sur “La Maladie”, nouvelle arthurienne qui clôt ici le recueil- laisse ici la première place et le titre à “La Route d’où l’on ne revient pas”, première esquisse de l’univers du Sorceleur, et souvent présentée comme la rencontre des parents de Geralt, sans que rien ne vienne confirmer cette affirmation (l’auteur au premier chef). On y retrouve un mercenaire gouailleur et un peu lâche, une magicienne puissante et un mage renégat bien décidé à se faire du pognon, quitte à déséquilibrer l’économie locale. Tout est déjà là dans ce texte de 1986 : l’univers, les forces, le style, les dialogues crus et percutants, les personnages profondément humains, dans leurs meilleurs et leurs pires côtés.
“Les Musiciens” est une commande de fantastique autour des chats, et l’auteur confesse son amour pour ces félins tantôt cruels, souvent maltraités. Il en fait les gardiens du voile entre les mondes, autour d’une friche urbaine et de jardins ouvriers théâtre d’un violent homicide. Par différents personnages et points de vue, certains animaux, d’autres humains, il compose une histoire à l’angoisse palpable, réellement terrifiante. Comme la suivante, cela vaut du King ou du Barker.
“Tandaradei !“” joue sur le même registre, entre fantastique et terreur, avec l’histoire d’une jeune doctorante en vacances avec d’autres jeunes gens de son cercle professionnel. Mais la jeune femme fait bande à part, invoque tous les prétextes pour ne pas se sociabiliser. Et elle est attirée par une cabane au sommet d’une colline, où elle trouve des livres de magie noire sous de fausses couvertures. Une force maléfique peuple ses rêves, jouant sur son désir refoulé de beauté. Saura-t-elle y résister ? Là encore, de la vraie terreur, accompagnée par de la poésie allemande classique et un jeu fin sur les relations et les tempéraments.
“Dans un cratère de “bombe” permet à Sapkowski de pouvoir se dire auteur non seulement de fantasy, mais désormais aussi de science-fiction ! Dans une ville d’Europe de l’Est, après la catastrophe de Tchernobyl, différents groupes politiques locaux, nationaux et européens s’affrontent. On suivra par les yeux de deux préados une violente escarmouche autour d’un parc, l’occasion pour le narrateur de nous brosser un panorama des forces en présence, et un tableau de l’absurdité des conflits. C’est dense, chargé d’humour noir, ça tape sur tous les partis et sur les curés, et surtout sur la bêtise humaine.
“Un bel après-midi” doré nous raconte « Alice in Wonderland » du point de vue du Chat de Cheschire, créature reine des lieux et prince des siens. Sapkowski s’appuie sur les biographies récentes de Carroll pour faire plus qu’égratigner le mythe, et met en lumière l’attirance trouble de l’auteur pour les petites filles. Le Lièvre de Mars fera même la psychanalyse freudienne de l’œuvre et de l’héroïne. Puis le chat passera de l’autre côté du miroir pour éviter à Alice de finir aux mains de la reine Mab. Encore une fois, c’est fouillé, érudit, le ton est plein d’ironie comme il sied au personnage.
“L’Affaire de Mischief Creek” nous entraine dans les colonie anglaises d’Amérique au XVIIe siècle. Un petit groupe d’hommes, mené par un prêtre dévot et misogyne, poursuit une sorcière, jusqu’à tomber sur une étrange colonie dans les bois : les hommes - des Suédois ? - à l’air hagard et ne parlant pas la langue, et des femmes qui dirigent le village. De telles créatures avec du pouvoir déplaisent à l’ecclésiastique, et dans le groupe certains suspectent une certaine ironie dans les paroles flatteuses de ces femmes. D’autres aimeraient bien profiter davantage de leur hospitalité... Le prêtre ne veut pas croire qu’elles puissent toutes être des sorcières, mais les fait surveiller... Et le groupe se sépare, chacun tombant dans un piège tendu à ses propres convictions ou envies. Sanglante revanche des femmes et des opprimés dans ce texte aux accents de pré-western fantastique, porté par les événements, réels et fantasmés, de Salem.
“Spanienkreuz”, très courte, écrite pour une anthologie de polar espagnole, revient sur le massacre de Guernica et met à mal la propagande nazie du IIIe Reich. Un général d’aviation vient remettre une médaille à la soeur d’un pilote tombé au combat. Mais la femme, extra-lucide, lui renvoie à la figure ses mensonges.
On termine avec “La Maladie”, nouvelle reprenant un mythe arthurien, la mort de Tristan. C’est, d’après l’auteur sa meilleure nouvelle et sa préférée. Le Morholt, autrefois vaincu par Tristan, se réveille sur une plage, la mémoire trouvée. Et retrouve Branwen, la fidèle servante, à l’origine du philtre donné aux amants. Les voilà partis pour le château de l’autre Iseult, celle aux blanches mains, où se meurt Tristan d’une blessure qui refuse de guérir, et où dans sa fièvre il attend désespérément celle aux cheveux d’or. Mais que Morholt et Branwen viennent-ils faire dans cette histoire dont ils étaient sortis ? Un très beau retravail du matériau original, une histoire tout aussi tragique et émouvante. Oui, sans doute sa meilleure nouvelle.
Un recueil assez varié et de grande qualité, qui donne à apprécier la palette de talent de l’auteur polonais en dehors de sa saga la plus populaire.
Titre : La Route d’où l’on ne revient pas & autres récits (maladie i inne opowiadania, 2012)
Nouvelles :
La Route dont on ne revient pas (1986)
Les Musiciens (1989)
Tandaradei ! (1992)
Dans un cratère de bombe (1993)
Un bel après-midi doré (1997)
L’ Affaire de Mischief Creek (2000)
Spanienkreuz (2006)
La Maladie (1992)
Auteur : Andrzej Sapkowski
Traduction du polonais (Pologne) : Caroline Razsca-Dewez
Couverture :
Éditeur : Bragelonne (édition originale : Bragelonne, 2021)
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 427
Format (en cm) : 18 x 12 x 2
Dépôt légal : juin 2026
ISBN : 9791028122355
Prix : 9,95 €