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Compte suisse
Paul Erdman
Nouveau Monde éditions, Sang-froid, n°39, roman (Grande-Bretagne, 1991), espionnage / historique, 476 pages, mai 2026, 10,90€

À son arrivée à Berne en Suisse fin 1942, Allen Dulles, membre de l’OSS, l’ancêtre de la CIA, recrute Nancy Reichman, le vice-consul américain à Bâle. Voisine avec l’Allemagne, cette ville est une plaque tournante avec les Nazis, que ce soit en terme financier ou sur le plan matériel avec les péniches remontant ou descendant le Rhin. Nancy doit lui servir d’intermédiaire sur place, prendre des contacts, notamment avec Peter Burckhardt, travaillant à la BRI et membre de la section 5 du renseignement suisse. Dans cette ville, ce ne sont pas les espions qui manquent, une branche de la NKGB, l’Orchestre Rouge, y est encore active et surveille justement les faits et gestes de Nancy. La police politique suisse ne reste pas non plus les bras croisés, n’appréciant guère les rencontres secrètes avec des dignitaires nazis.
La Suisse a beau clamer sa neutralité, celle-ci est fragile et a un prix.



Paul Erdman (1932-2007) est un écrivain canadien, auteur de romans policiers. Pour « Compte suisse », roman historique d’espionnage se déroulant en grand partie à Bâle et environs, de fin 1942 à mi 1945, la somme de recherches s’avère conséquente. Paul Erdman s’inscrit vraiment dans l’Histoire telle qu’elle est connue. Dans les personnages de premier plan, seuls Nancy Reichman, Peter Burckhardt et sa sœur Felicitas, ainsi que leur père à la tête de la Swiss Bank, sont fictifs, créés pour les besoins du récit. De nombreuses notes en fin d’ouvrage étayent les différents événements se déroulant en ces pages. Par moments, l’auteur peut verser dans un certain didactisme pour éclairer certains faits dans le texte, mais sans jamais nuire à l’équilibre de ce qui se veut avant tout un roman. Il a beau s’inscrire dans un passé identifié, il n’en est pas moins passionnant, que ce soit pour les férus d’Histoire, les amateurs de romans d’espionnage ou simplement de bons bouquins.
Étant moi-même d’origine alsacienne, je n’ai pas été gêné par les phrases en suisse alémanique, mais de nombreux lecteurs risquent de ne pas les comprendre faute de traductions. Toutefois, elles sont suffisamment bien intégrées pour que leur sens soit relativement évident.
Au cœur de « Compte suisse » figure la position ambiguë de la Suisse durant la seconde guerre mondiale. Neutralité ne signifie pas inactivité, et les lecteurs découvrent que le pays avait des accords avec l’Allemagne nazie. Pour autant, il y avait des antinazis farouches et d’autres qui s’accommodaient de la situation pour conserver à la Suisse sa neutralité. En effet, plusieurs thématiques s’enchaînent, notamment la crainte qu’Hitler ne décide d’envahir la Suisse pour assurer le passage entre l’Italie et l’Allemagne. Des informations parviennent aux services secrets suisses, mais ils ont besoin des Américains pour les confirmer pour, si nécessaire, mobiliser massivement les soldats. La Suisse devient d’autant plus un enjeu après la défaite de Stalingrad et le NKGB espionne activement le milieu bâlois, à l’affût des visites nazies, des mouvements d’argent. Il faut dire que l’or volé transite par les banques suisses et finance l’effort de guerre nazi, sans oublier l’enrichissement personnel des dignitaires du régime. Il est beaucoup question du général Schellenberg et de son subordonné Eggen. La tentative d’assassinat d’Hitler, les recherches nucléaires d’Heisenberg avec la crainte que les Allemands disposent d’une arme leur permettant à elle seule de remporter la guerre, entrent aussi en compte dans ce roman. Les rumeurs de l’extermination massive des Juifs existent, mais peinent à convaincre les protagonistes de leur réalité, tant elle est affreuse.
L’histoire se révèle d’une grande richesse par les faits évoqués, par le tableau de l’époque dressé, bien plus complexe que les apparences ne le laissent apparaître de prime abord. Enclavée comme l’est la Suisse, elle a dû faire de nombreuses concessions pour continuer à s’approvisionner en denrées. En tout temps, il y a des profiteurs de l’état des choses et il est effrayant de voir auprès de qui a été passée la commande pour les baraquements en bois des camps de concentration.

« Compte suisse » est un roman d’espionnage historique des plus instructifs. Même si le côté historique est très appuyé, le lecteur prend plaisir à suivre les personnages fictifs obligés de surnager en ces temps tourmentés, où le devoir passe souvent avant sa propre vie et ses convictions personnelles, ce qui est illustré, entre autres, par les rencontres organisées par Peter Burckhardt. Les individus s’effacent devant les enjeux, deviennent des pions à bouger sur le vaste échiquier d’une guerre se jouant aussi bien sur le terrain que dans les coulisses pour assurer l’approvisionnement.
« Compte suisse » concilie à merveille le plaisir de lecture avec la satisfaction de plonger dans le passé suisse et de comprendre que la neutralité est fragile. Le récit s’inscrit dans la seconde guerre mondiale à travers le prisme suisse, il s’insère dans les interstices des faits connus et argumentés, l’exercice est brillant et parfaitement maîtrisé ici.
Un livre passionnant, instructif et incontestablement à découvrir.

Comme pour un « Ascenseur pour l’échafaud », on peut à nouveau noter la sobriété de la couverture, tout à fait en adéquation avec le contenu.

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Titre : Compte suisse (The Swiss Account, 1991)
Auteur : Paul Erdman
Couverture : Mathieu Persan
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Marie-Hélène Rosenberg
Éditeur : Nouveau Monde éditions
Collection : Sang-froid
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 476
Format (en cm) : 11 x 17,6
Dépôt légal : mai 2026
ISBN : 9782380948295
Prix :10,90 €


Nouveau Monde éditions sur la Yozone :
- « Ascenseur pour l’échafaud » de Noël Calef

Pour écrire à l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
17 juin 2026


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