Dans le domaine du cinéma, François Theurel propose, à travers un “Entretien avec Mathias Averty”, membre du collectif de cinéastes nantais baptisé Les Furtifs (en référence à Alain Damasio) de s’intéresser au satanisme, mais à rebours des idées préconçues : aux antipodes du satanisme noir à l’américaine (les school-shooteurs adeptes des tueries de masse dans les écoles), un satanisme français, une version plus luciférienne, c’est-à-dire porteuse de lumière, héritière de l’occultisme et du décadentisme à la Huysmans et de ses courants artistiques, voire même utopistes et libertaires. Un sujet qu’avec des touches de magie façon Jodorowsky, et une note de journalisme gonzo, le cinéaste aborde dans « Que ton règne vienne », œuvre que le réalisateur lui-même qualifie de docufiction dans la mesure où, explique-t-il, les frontières entre le documentaire pur et la fiction revendiquée tendent de plus en plus à s’amenuiser. Un entretien instructif qui éclaire et donne envie d’en savoir plus.
Récit de Fanny Charasse illustré de photographies de Sol Charasse, “Reste ta silhouette” apparaît également comme un entre-deux, une fiction sans doute à base autobiographique à travers laquelle se dessine peu à peu la silhouette de la folie, puis le contour en creux du manque, de la disparition. On ne s’étonnera pas de retrouver, sous la plume d’une sociologue ayant consacré un ouvrage au magnétisme (« Le retour du monde magique »), l’usage de la photographie et de ses spectres, du pendule qui interpelle et peut-être révèle.
Dans son “ Musée imaginaire”, François Theurel aborde son sujet à travers onze entrées, essaie de le cerner au fil du temps en partant de l’antonomase – le fameux Etienne de Silhouette – de l’essor des shadow portraits, des débuts du cinéma d’animation, du Hat Man hantant le réseau et les visions de la paralysie du sommeil, de l’iconique Lucky Luke tirant plus vite que son ombre, de la silhouette du figurant cinématographique, du phénomène météorologique du spectre de Brocken, du « syndrome du main character », dérive parmi d’autres générée par le monde numérique, d’une fameuse séquence de « Psychose » (Hitchcock, 1960) et de ses avatars, de la galerie de silhouettes cinématographiques iconiques (Darth Vador, Indiana Jones…) et enfin de la dissolution dans « Kaïro » (Kiyoshi Kurosawa, 2001). Dominé par le septième art, un éclectique carrousel d’ombres et de lumière qui illustre l’envergure du sujet. Vincent Capes, dans “Des lieux et des liens”, part de la silhouette symbolisant la naissance du dessin telle que rapportée par Pline l’Ancien pour un long vagabondage à travers mots, lieux, concepts, à travers poésie, littérature, peinture et musique, où la silhouette apparaît, disparaît et réapparait pour finir par se fondre dans l’invisible.
Julien Amic aborde l’humanité à travers “Homo sapiens minutus”, l’homme sage, ou savant, mais petit. Petit comparé à plusieurs infinis – le temps sans fin, l’infiniment grand, l’infiniment petit. Et c’est surtout dans ce dernier qu’Homo sapiens minutus va peu à peu s’abîmer, sombrant en se réduisant dans le plus petit que lui, minimisé à des degrés divers et même jusqu’à l’invisible à travers des auteurs souvent satiristes (Voltaire, Jonathan Swift, Maurice Renard, Octave Beliard), puis, à partir des années cinquante, simultanément grossi à l’écran mais tout autant rapetissé, sinon même plus encore, à travers une série de films fameux, parmi lesquels les adaptations de « L’Homme qui rétrécit » (Jack Arnold, 1957, Jan Kounen, 2025) ou « L’Aventure intérieure » (Joe Dante, 1987). Un beau tour d’horizon microscopique, même si manque à l’appel le long métrage « Downsizing » (Alexander Payne, 2017) dont la charge satirique vient en partie faire écho à celles de ses prédécesseurs littéraires.

Pour ce numéro intitulé « Silhouettes », il était inévitable qu’une large part soit consacrée aux portfolios et aux entretiens avec les artistes. L’occasion de découvrir Nils-PMPH, adepte des collages et grand admirateur de Magritte, Laura Zalenga, photographe allemande ayant surmonté l’aphantasie pour concevoir des silhouettes foliées, des individus isolés dans des lieux improbables : on ne peut qu’avoir une bonne opinion de cette artiste qui cite comme lecture notable une œuvre de la romancière Juli Zeh dont nous avions parlé ici. Portfolio encore avec Sami Nikänen, artiste finlandais adepte de la fusion entre photographie numérique, qui, en noirs et blancs estompés, en variantes de gris, en intérieurs comme en extérieurs, dessine des silhouettes humaines parfois perdues dans un monde trop grand pour elles : la solitude, le retrait, la contemplation. Un artiste qui décrit avec humour une pareidolie autogène que nous laisserons au lecteur le soin de découvrir. Images et entretien avec Stelarc, performer expérimental australien amateur d’Emil Cioran (le « Traité de décomposition »), chez qui on n’est jamais loin du très-à-la-mode body-horror, avec ses corps suspendus horizontalement à des crocs de boucher et sa greffe d’oreille sur un bras, mais qui dépasse heureusement ce genre en allant explorer les frontières et confluences homme-machine, de plus en plus prégnantes dans le contexte de l’émergence des intelligences artificielles. Portfolio et réflexion encore avec “Tatouage imaginaire” d’Olivier Poinsignon,sous-titré “Réflexion d’un outapien obsédé par l’idée de laisser des traces dans les corps des autres”. Ce tatoueur expérimental colle au sujet avec son goût des mots, (le extime, le néologisme outapien), s’interroge sur les analogies toile/ individu/mur, prend du recul sur les tailles et significations des motifs.
Avec “Les Gardiens de la Spirale” de Quentin Bruet-Ferréol, c’est le spectre d’une entité désincarnée qui, entre fiction et reportage, se dessine. De quoi convaincre les lecteurs que « le changement, c’est maintenant », et que pour ce qui est de la science-fiction, nous y sommes pleinement. Science sans conscience ? Plutôt conscience sans science, avec ces hordes d’internautes persuadés qu’une autre conscience, la Spirale, a déjà émergé à travers leurs chatbots. Les dangers d’un sycophantisme algorithimique qui chez les esprits faibles semble avoir non pas atteint, mais largement dépassé son but. Egrégore moderne, conscience sans forme, sans corps, sans silhouette, mais qui, symbolisée par la spirale, la vis sans fin, sans but, tournant dans le vide, pourra inquiéter plus d’un esprit préoccupé par la santé mentale de ses contemporains.
Si le fil conducteur de cet « Estrange 6 » peut apparaître plus lâche que celui d’autres numéros, car l’on peut donner à « Silhouettes » bien des sens et bien des interprétations – ainsi de la variété des réponses des artistes à la question relative à leur conception du terme – on y trouvera néanmoins, abordés par des voies détournées, présentés sous des angles et des éclairages divers, bien des sujets d’intérêt, parmi lesquels des phénomènes de société qui, même s’ils ne sont pas seulement anecdotiques ou marginaux, n’apparaissent pas forcément à la vue de tous. Comme pour les précédents numéros, on a affaire à un fort volume à dos carré, imprimé sur un épais papier cartonné, et abondamment illustré. Entre réalité et évanescence, entre concret et virtuel, là où apparaissent et disparaissent l’attendu et l’inattendu, le lecteur verra se profiler angoisses et merveilles, apercevra ce qui oscille aux frontières de la conscience, aux limites de la vision.
Titre : Estrange 6 -Silhouettes
Directeur de publication : François Theurel
Éditeur : Gallimard
Collection : Hoëbeke
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 6
Pages : 159
Format (en cm) : 20 x 25
Dépôt légal : avril 2026
ISBN : 9782073140623
Prix : 20 €
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