
Le dossier couvre soixante-dix pages, ce doit être le plus imposant jamais mené par la revue. Il se décompose en dix parties, afin de retracer chronologiquement les faits saillants d’« Amazing ». Mike Ashley, un érudit britannique, a consacré une série d’articles à ce mythique magazine, trois d’entre eux sont repris en ces pages. Il est d’ailleurs possible d’en lire l’intégralité dans d’anciens « Bifrost ». Il nous apprend comment « Amazing Stories » est né sous la houlette d’Hugo Gernsback, un Luxembourgeois d’origine. Il voulait mettre en avant la science à travers des récits pour la rendre plus attrayante, il parlait alors de Scientifiction. Comme souvent, la suite des événements ne répond pas aux attentes de son créateur... Philippe Boulier montre l’importance d’« Amazing » dans les débuts du space opera, notamment avec E.E. « Doc » Smith. Puis il met en avant l’artiste emblématique des débuts du magazine : Frank R. Paul qui savait capter l’attention du public, il revient aussi sur les années quarante et son rédacteur en chef Raymond A. Palmer qui a augmenté de manière considérable les chiffres de vente, non sans créer une vive polémique. Il y est question du mystère Shaver où la frontière entre la fiction et la réalité devenait floue avec les élucubrations de Richard Shaver sur l’antique Lemuria. Quelle était la place des femmes dans « Amazing Stories » ? La revue publiait-elle des autrices ? La misogynie que l’on prête aujourd’hui à cette période est erronée. De nombreuses femmes ont publié en ces pages.
Robert Silverberg se souvient de ses débuts dans la Science-Fiction, justement dans « Amazing » dans les années 50. Sa découverte a été un choc pour l’adolescent qu’il était alors, avant que quelques années plus tard, il ne se rende vraiment compte de la qualité de ce qui l’a mis en émoi. Il raconte la vie d’« Amazing » à l’époque, comment deux ou trois auteurs pouvaient remplir un sommaire avec des pseudos. Un papier plein d’humour et d’enseignements.
Une chose qui revient régulièrement sur le devant de la scène, c’est le fait qu’« Amazing » était un des magazines qui rémunérait le moins bien ses auteurs. Comment dans ces conditions attirer les meilleurs, monter des sommaires alléchants, alors que la concurrence était féroce ? Deux rédacteurs en chef ont su relever ce défi et ramener la revue sur le devant de la scène : Cele Goldsmith de 1958 à 1965, puis Ted White de 1969 à 1978, qui tous deux ont révélé nombre de nouveaux talents. Deux entretiens concluent ce dossier : le premier avec Paul Di Filippo revenant sur ses rapports avec « Amazing » et le dernier avec Steve Davidson, l’actuel propriétaire du magazine.
Cet imposant dossier s’avère passionnant du début à la fin, il retrace les cent ans d’« Amazing Stories », parle donc de l’évolution de la SF sur un siècle. Les noms prestigieux, aussi bien de personnes que de revues, pullulent. Il est à noter que les histoires d’« Amazing » et de sa revue sœur « Fantastic » sont étroitement mêlées suivant les époques, la seconde servant de laboratoire à son aînée.
Quatre nouvelles sans lien avec le dossier figurent au sommaire.
Rich Larson nous plonge dans la froideur d’un hiver rude avec deux enfants s’inquiétant pour leur mère proche du terme de sa grossesse, alors que des militaires s’approchent de leur maison. “Le froid va encore empirer” s’avère un brin confus, mais c’est un enfant qui partage les événements, aussi est-ce dans le ton. Dans l’imagination de l’auteur, ce monde est appelé à changer et quoi de mieux qu’un accouchement pour tout remettre à plat ? Étonnant comme toujours.
Robert Charles Wilson, voilà un auteur bien trop discret depuis des années ! “Hommage à Pandore” est une short story de trois pages, sur des retours de lettres sondes vers le futur qui ne se révèle pas beaucoup pour l’occasion.
“Réduire” de Laurent Genefort n’est pas sans faire penser à son dernier roman « Le test de Rungholt ». Un inspecteur est mandé dans une bibliothèque ouverte aux aliens, car des ouvrages sont retrouvés en partie détruits mais aussi intacts à leur place. Quel est ce mystère ? Aussi vite le problème est-il exposé que la solution est dévoilée. Un début, une fin, sans réel milieu. L’originalité réside juste dans les caractéristiques des extraterrestres dont celles du coupable. Une nouvelle frustrante à l’image du premier tome de la série « La méthode Belloc ».
Olivier Caruso nous amène dans la demeure d’une femme, une chercheuse qui a œuvré aux côté de Charles Darwin. Dans sa cave, elle trouve un enfant termite auquel elle s’attache, ce qui n’est pas sans créer de nombreux problèmes. Les destructions que sa faim constante de cellulose entraîne, coïncident avec la dégringolade sociale de la chercheuse qui n’a plus les moyens de se chauffer, d’acheter à manger. “De boue et de bois” opère dans un subtil décalage et n’est pas sans écho avec la nouvelle de Rich Larson, comme quoi le monde est appelé à changer, à s’effondrer pour mieux renaître. L’auteur a une voix vraiment originale et sait captiver le lecteur avec l’étrangeté de ses récits.
Dans la partie rédactionnelle, la parole est donnée à Mathieu Betton, libraire chez L’Atalante à Nantes, assez éloigné dans ses propos du marasme actuel dans la profession.
Roland Lehoucq revient sur le film « Melancholia » (2011) de Lars von Trier. Une planète géante vient frapper la Terre, une collision fatale pour l’humanité et la planète. Comme il est expliqué, les effets se feraient sentir déjà bien avant et nous achèveraient déjà sans faillir. Un papier instructif comme à l’accoutumée, même si on remarquera une imprécision entre le texte et une note au sujet du nombre de fragments issus du passage de la comète Shoemaker-Levy 9 dans l’orbite de Jupiter en 1994.
Trente pages de chroniques sur les sorties récentes peuvent orienter les choix de lectures et, dans l’ultime rubrique, “Infodéfonce & vracanews”, est présenté le programme éditorial du prochain trimestre.
« Amazing Stories », cent ans, « Bifrost », trente, voilà qui méritait un imposant dossier sur le genre qui nous regroupe, la Science-Fiction, à travers l’existence de la première revue qui lui était consacrée. Le regretté Philippe Boulier l’a mené de main de maître et vient même éclipser les nouvelles au sommaire, tant l’ensemble se révèle fascinant.
Un beau morceau d’histoire !

Titre : Bifrost
Numéro : 122
Rédacteur en chef : Olivier Girard
Couverture : Frank R. Paul / Nicolas Fructus
Illustrations intérieures : Nicolas Fructus et Matthieu Ripoche
Traductions des nouvelles : Pierre-Paul Durastanti (Le froid va encore empirer) et Gilles Goullet (Hommage à Pandore)
Type : revue
Genres : SF, études, critiques, nouvelles, entretien, etc.
Sites Internet : le numéro 122, la revue (Bifrost) et l’éditeur (Le Bélial’)
Dépôt légal : avril 2026
ISBN : 9782381632148
Dimensions (en cm) : 15 x 21
Pages : 184
Prix : 11,90€
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francois.schnebelen[at]yozone.fr