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Dieux lents (Les)
Claire North
Le Bélial’, roman traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), Space Opera, 448 pages, avril 2026, 24,90€

Laq Lent, une machine consciente, lance une alerte : dans un siècle, l’étoile binaire Lhonoja va se transformer en une supernova qui détruira tout dans un rayon de quatre-vingt-trois années-lumière. Toutes les planètes et autres dans cette sphère sont condamnées à plus ou moins brève échéance. Suivant les endroits, cette nouvelle dramatique est diversement accueillie et, dans l’empire interstellaire de l’Éclat, les autorités nient cette menace, poussant la population à continuer à travailler comme si de rien n’était. Mawukana na-Vdnaze, dit Maw, est pris dans une manifestation contre cet abandon manifeste et fini sur Hasha-to, un astre bagne dont on ne s’échappe pas. Suite à une blessure, il est sanglé sur un siège de pilote, même s’il n’a aucune compétence. Le premier voyage signe la mort de tous les passagers, ainsi que la première de Maw qui sort transformé de l’expérience.



Claire North a déjà écrit de nombreux romans très bien accueillis par la critique. Avec « Les Dieux lents », elle livre son premier space opera. Et quel space opera ! Dès le début, le personnage principal Maw intrigue les lecteurs. Il raconte son histoire, sa vie sans grande saveur dans l’Éclat dirigée par une élite qui raisonne comme une gigantesque entreprise en terme de pertes et profits. Sortir du chemin tracé pour chacun revient à la condamnation. L’Éclat n’est pas le seul empire interstellaire, il existe aussi l’Accord, l’Aire, le Consensus, mais il s’agit du plus belliqueux. Il est craint par ses voisins, personne n’ose aller ouvertement contre sa volonté à cause de l’armada de vaisseaux noirs déployés dans l’espace tels des épées de Damoclès, invisibles, meurtrières.
Pour voyager plus vite que la lumière, il faut passer par l’espace courbe, mais cette incursion marque profondément le pilote, bien qu’il soit secondé par une quan (une machine consciente, une IA incarnée). Cette plongée dans la nuit s’apparente à affronter l’effroi avec des voix assaillant les pilotes, des griffes crissant sur la carcasse du vaisseau... beaucoup n’en reviennent jamais ou deviennent fous. Dans un empire, chaque pilote n’exécute qu’un voyage, alors que dans un autre, il est limité à une quinzaine après une sélection drastique et une longue formation. Quant à L’Éclat, les pilotes sont souvent choisis parmi les prisonniers, un vaste contingent aisément sacrifiable. C’est dans ce cadre que Maw est mort, puis ressuscité. La nuit silencieuse est dorénavant son alliée, il n’en a pas peur, devenant le seul pilote dont les voyages ne connaissent aucun problème. Par contre, lui est devenu un problème à gérer, car il ne peut mourir sans revenir. Lors d’une crise, une dérégulation comme il est question dans le livre, il se transforme en une redoutable machine à tuer. Il vit comme un reclus sur une île, avant de sortir de sa retraite pour sauvegarder des éléments de la culture locale d’Adjumir. Cette planète, la plus proche de Lhonoja, mène un vaste programme pour sauver le maximum d’habitants. Maw s’attache à Gebre, sa correspondante sur place, il apprend ainsi à connaître les spécificités d’Adjumir.
Comment à ce stade ne pas évoquer tout le travail autour des pronoms des différents protagonistes ?
Ce passage est particulièrement évocateur : « Les quans emploient pour Laq Lent et pour lalqs-mêmes les pronoms « alq », « laq », etc., car « il », « elle » et tout ce qui s’en suit véhiculent une notion de genre dès lors qu’on les applique à une vie consciente. » Les il et les elle ne sont pas fréquents dans ce roman, le lecteur croisera plus régulièremet les pronoms alq, iel, ol quand il s’agit de Gebre, ul... Les questions de genre font partie intégrante du récit suivant de qui il est question : dans l’Éclat, on ne parlera que de il ou elle, même s’il y a une subtilité avec l’Exécuteur, les Aka-Aka n’ont qu’un genre, nous, et sur Adjumir, le nombre de genres est sujet à discussion. En charge de la traduction, Michelle Charrier a du mérite à transmettre tout ce travail sur le genre, mais cela donne tout de même une lecture un peu hachée avec la diversité des pronoms employés, il faut s’y accoutumer.
À juste escient, Claire North parsème son récit d’interludes autour de concepts propres à son roman, comme les genres, l’espace courbe... ce qui permet de mieux les appréhender.

Les Dieux lents ne sont autre que ces machines conscientes, à l’image de Laq Lent qui ne vit pas au même rythme que tout un chacun, ne cesse de faire des projections sur l’avenir, des plans à long terme. Maw, pas tout à fait humain, peut presque se ranger aussi dans cette catégorie, tant il ne craint pas pour sa vie, sachant qu’il peut revenir à jamais. Laq Lent et Maw sont un peu les électrons libres dans cet espace, ceux que les empires ne contrôlent pas et qui peuvent faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Claire North dresse là un space opera sur le long terme à partir de l’annonce de la catastrophe jusqu’à des décennies après son déclenchement. L’ensemble s’avère impressionnant à l’aune de la conclusion, l’autrice tel Laq Lent bouge avec minutie ses pions. Au premier plan, Maw qui s’est vu accorder un nouveau départ, puis un autre, dans un cycle sans fin. Tel Sisyphe, il pousse son rocher vers le sommet d’une montagne. Mais est-ce une montagne qu’il a choisie ou est-ce quelqu’un d’autre qui l’a fait pour lui, prenant cet être à nul autre pareil comme partie prenante du drame qui se joue ? Maw est un personnage complexe qui peine à se comprendre lui-même. Il n’y a pas foule autour de lui, ses spécificités nuisent à sa vie en société. D’un côté, c’est un danger ambulant qui doit être surveillé, de l’autre, aucun voyage dans l’espace courbe n’est aussi sûr que quand il est assis sur le siège du pilote. Maw n’est pas à une contradiction près.

« Les Dieux lents » est un space opera profondément original sur bien des points : un personnage central qui meurt plusieurs fois, une forme de voyage supraluminique très éprouvante, un sytème politique dont on peut bien sûr trouver des échos actuels, un travail de la langue autour des genres... L’histoire se révèle fascinante, les différents événements s’imbriquent dans un plan à long terme qui ne peut laisser les lecteurs qu’admiratifs.
« Les Dieux lents » est une réussite de plus à mettre à l’actif de Claire North qui n’a de cesse de surprendre dans le bon sens au fil de ses écrits.
À ne pas manquer !

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Titre : Les Dieux lents (Slow Gods, 2025)
Auteur : Claire North
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Michelle Charrier
Couverture : Nico Taylor
Éditeur : Le Bélial’
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 448
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : avril 2026
ISBN : 9782381632162
Prix : 24,90 €


Claire North sur la Yozone :
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Pour écrire à l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
29 avril 2026


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