Quand on ne lit qu’en français, forcément une grande part des ouvrages de SF disponibles sont des traductions et le tour de force consiste à ce que le lecteur ne s’en rende pas vraiment compte. Le traducteur s’efface derrière le contenu, la majorité des lecteurs raisonne d’après le résultat, le prenant comme l’œuvre originale, alors que le traducteur ou la traductrice (Alice Ray insiste bien sur ce point) a dû faire des choix. C’est d’autant plus vrai en SF avec des termes inventés qu’il faut soit reprendre tels quels, soit remplacer par un équivalent en français. D’où l’importance du novum, ce vaste corpus de termes sur lequel peuvent s’appuyer les auteurs et les traducteurs. L’autrice parle souvent de megatext et de macro-texte. L’introduction donne déjà beaucoup de notions et laisse présager qu’Alice Ray ne va pas se contenter d’effleurer le sujet, mais aller au fond des choses et c’est là que cet essai est vraiment très instructif. Lever le voile de la traduction, témoigner de toute sa difficulté permet de changer le regard des lecteurs sur ces intermédiaires leur rendant accessible tout le pan étranger de la Science-Fiction. Reconnaissons qu’il y a des noms (Jean-Daniel Brèque, Pierre-Paul Durastanti, Gwennaël Gaffric) qui sont connus d’une vaste part du public et ce n’est que justice.
En charge de cet essai, Alice Ray est maîtresse de conférence à l’Université d’Orléans. Après sa thèse « Traduire les termes du futur : analyse du traitement des termes-fictions dans la traduction de l’anglais au français de la littérature de science-fiction », elle poursuit des recherches sur le sujet, tout en en exerçant également comme traductrice littéraire. Bien sûr, ce sont surtout les traductions à partir de l’anglais qui sont mises en avant, mais des exemples d’autres langues ne sont pas oubliés.
Traduire, revient à adapter, mais comment ? Traduire mot à mot (peut-être bon pour un mode d’emploi) ou s’approprier le texte, l’interpréter, rentrer dans la tête de l’auteur pour en restituer le sens au lecteur ? Alice Ray indique les différentes approches, c’est assez technique, même si elle s’appuie sur de nombreux exemples pour étayer son propos et le rendre plus intelligible.
Il y a des points auxquels j’aurais été loin de penser, comme la traduction de comics. Les bulles ont une taille bien définie dans les cases et le traducteur doit s’y tenir, alors que le foisonnement entre l’anglais et le français (la différence de mots pour dire la même chose dans les deux langues) est de l’ordre de 10 à 15 %. Faut-il prendre une police de caractères plus petite ? Tailler dans le texte ? Les mêmes difficultés existent pour les œuvres à l’écran, que ce soit pour les sous-titres (il faut avoir le temps de lire le texte !) ou le parler (le doublage doit correspondre aux mouvements des lèvres). Les contraintes diffèrent suivant le média.
Et pourquoi retraduire ? La première fois n’était pas à la hauteur, des passages avaient été supprimés, il faut remettre le texte au goût du jour, le public cible a changé... Cette dernière notion est d’importance, car elle peut donner le ton suivant que tel livre doit être traduit pour une collection jeunesse. Dès le départ, le traducteur ou la traductrice doit prendre en compte le public visé par l’éditeur. Mais d’autres données doivent aussi servir de bases de travail comme le temps imparti, les émoluments...
L’exemple de « 1984 » de George Orwell est décortiqué avec une vague de retraductions au tournant de 2020. Alors que celle d’Amélie Audiberti en 1950 nous a donné des termes tombés dans le langage populaire comme novlangue, police de la pensée..., celle de Josée Kamoun en 2018 a essuyé bien des critiques, notamment novlangue devenant néoparler. Il est amusant de voir que Gallimard publie dans sa collection Folio SF la version d’Audiberti, alors que la collection blanche de Folio avec la télé en couverture reprend celle de Kamoun. Choisissez votre camp au moment de l’achat !
À l’heure de l’Intelligence Artificielle (Harlequin a choisi l’IA pour la traduction de ses ouvrages, ce qui ne peut que sonner l’alerte), Alice Ray livre là un essai essentiel pour la bonne compréhension du métier de traducteur. La Science-Fiction est un genre encore plus exigeant, et pour peu qu’il y ait de l’humour, des jeux de mots sans équivalent en français, la mission s’avère encore plus complexe. Le traducteur s’efface derrière sa traduction, il la rend invisible pour le lecteur qui peut pleinement goûter le résultat final, reflet de l’œuvre originale, sans se rendre forcément compte de tout le travail derrière.
Après lecture de « Traduire au futur », un ouvrage ardu par moments, mais d’un intérêt évident, le lecteur ne lira sûrement plus de la même manière un texte traduit, il fera peut-être plus attention au nom du traducteur, ce qui ne sera que rendre justice à son travail de l’ombre, à son métier de passeur de mots.

Titre : Traduire au futur
Sous-titre : Quand la traductologie rencontre la Science-Fiction
Auteure : Alice Ray
Couverture et illustrations intérieures : Cédric Bucaille
Éditeur : Le Bélial’
Collection : Parallaxe
Directeur de collection : Roland lehoucq
Site Internet : Essai (site éditeur)
Pages : 246
Format (en cm) : 13 x 20
Dépôt légal : avril 2026
ISBN : 9782381632186
Prix : 19,90 €
Dans la même collection :
« Comment parler à un alien ? » de Frédéric Landragin
« La science fait son cinéma » de Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer
« Station Metropolis direction Coruscant » d’Alain Musset
« Comment parle un robot ? » de Frédéric Landragin
« Dune »
« La vie alien »
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