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De l’origine des espèces
Kim Bo-Young
Rivages, collection Imaginaire, traduit du coréen, science-fiction, mars 2026, 22 €


Dans un futur glaciaire et minéral peu compatible ou incompatible avec la vie organique, des robots s’interrogent sur les possibilités d’une vie qui serait autre que la leur. La théorie d’une vie organique apparaît comme une révolution, une hérésie scientifique. Des expériences menées à partir d’échantillons retrouvés dans la glace, dans des laboratoires recréant une vie propice, donneront raison aux tenants de cette théorie.

En théorie, l’idée de base pouvait être intéressante, mais les choix narratifs de Kim Bo-Young peinent à emporter l’adhésion. Le futur vu à travers les yeux des robots se heurte toujours au même écueil, qui est celui de l’anthropomorphisme. Chez Kim Bo-Young, les robots, avec leurs cerveaux électroniques, ont les mêmes pensées, les mêmes questions, les mêmes doutes que les humains. Alors qu’ils devraient réfléchir et échanger à la vitesse de l’électron, ils dialoguent comme de simples humains. On le comprenait dans une œuvre telle que « La Vieillesse de l’axolotl » de Jacek Dukaj, car les robots y avaient pour cerveau les copies de personnalités humaines téléchargées à la hâte au début de l’apocalypse, mais on n’est pas ici dans ce type de situation. L’altérité à laquelle l’on devrait s’attendre n’est jamais présente dans ce qui apparaît comme le décalque d’une situation banale sur un campus.

Kim Bo Young ne fait aucun effort pour s’écarter d’une simple copie : les robots ont des cours, des professeurs, des examens, des antisèches, des réactions humaines, trop humaines. Dans sa première partie, ce récit d’une centaine de pages se résume donc à un débat d’idées entre étudiants (avec des pinces en guise de bras, des roues en guise de jambes et quelques autres caractéristiques mécaniques évoquant elles aussi les robots d’antan, tels qu’on pouvait les imaginer dans les années cinquante). Mais ce débat même sur les origines de la vie demeure de peu d’intérêt, et apparaît assez superficiel, dans la mesure où il se construit lui aussi à l’aide de simples transpositions : par exemple le débat sur le caractère vivant du virus informatique est l’exact décalque de ceux qui ont eu lieu au sujet du caractère vivant ou non du virus biologique, particule inerte et simple automate qui ne peut « vivre » et s’activer qu’au contact d’une cellule étrangère.

Dans sa seconde moitié, le récit fait preuve des mêmes défauts. Sans raison, l’anthropomorphisme y est encore accentué : les robots ont une Genèse avec des versets, il est question d’hypnose, d’expériences de mort imminente, les robots ont des débats théologiques et des pasteurs, ils ont regardé des films d’horreur quand ils étaient petits (n’en jetez plus, serait tenté de dire le lecteur). Le cadre s’y dessine un peu plus, avec l’histoire des dérives des trois préceptes fondamentaux des robots (allusion évidente aux trois lois de la robotique d’Isaac Asimov) et des indications sur les composantes environnementales du futur. En une renaissance qui aurait pu être poétique, les expérimentations menées par les robots parviennent à ramener à la vie des organismes conservés à l’état latent dans les sédiments glaciaires. Mais si la magie de la machinerie biologique fonctionne, la magie de la narration, elle ne prend jamais réellement. La tonalité trop anthropomorphe cherche à générer un écho humoristique qui n’atteint jamais sa cible. Bien mené et porté par une connaissance réelle de la biologie et de la théorie du vivant, ce “Récit de l’origine des espèces ” aurait pu faire une nouvelle intéressante. En l’état, étendu sur une centaine de pages, il pourra être vu, au mieux, comme une satire ou une parabole. À l’autre extrémité du spectre, les lecteurs pourront y trouver quelque ennui et le considérer comme un récit didactique destiné à des enfants.

De l’origine des espèces : ce qui aurait pu se passer après” et “De l’origine des espèces : ce qui n’aurait pas dû se passer après” résultent pour le premier d’une hésitation (“je me suis dit qu’il n’était peut-être pas nécessaire d’aller plus loin”, écrit Kim Bo-Young dans sa postface, avant d’ajouter qu’elle l’a finalement écrit parce que trop d’éléments annonçaient cette suite), et pour le second de la demande de l’éditeur “pour en faire une trilogie”. Tergiversations et motivations sans doute insuffisantes pour ces deux textes qui dans la même veine ne parviennent pas à convaincre entièrement. Dans “De l’origine des espèces : ce qui aurait pu se passer après” – où Kim Bo Young poursuit dans sa veine anthropomorphique (il est question d’entreprises, de gouvernement, de charisme, de sentiments, de salaires, de psychologie, de sociologie) et introduit des robots-oiseaux (dont les mœurs, en un équivalent aviomorphique, imitent ceux des oiseaux dont ils ne peuvent rien connaître) – les robots parviennent à recréer de plus en plus de créatures organiques, dont les êtres humains, avant de finir par les détruire. Cela aurait pu être l’occasion d’une belle fable à la Bradbury, mais le caractère dramatique et tragique peine à s’imposer. Plus optimiste, “De l’origine des espèces : ce qui n’aurait pas dû se passer après” imagine un futur médian : plus loin dans le temps, le réchauffement climatique succédant à l’ère glaciaire et les avancées métaphysiques ou philosophiques des robots permettent d’envisager un monde nouveau. Un monde où l’on pourrait assister à la cohabitation du mécanique et de l’organique, un monde où les robots ayant longtemps représenté la seule vie sur terre pourraient désormais évoluer aux côtés des humains.

Trois novellas, un fix-up, deux avenirs possibles : Avec « De l’origine des espèces », Kim Bo-Young écrit une lointaine histoire du futur, envisage un avenir qui n’est pas forcément enviable mais pas non plus intégralement sinistre. Nous avions exprimé des réserves concernant certaines nouvelles de Kim Bo-Young présentes dans « L’Odyssée des étoiles ». En raison de choix narratifs discutables pouvant laisser perplexe, même en considérant de tels récits comme des fables, nous en exprimons encore ici, pour un recueil qui, s’il partait de bonnes idées de départ, paraît globalement en deçà de ce que l’on pouvait en attendre.

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Titre :De l’origine des espèces (publications originales : 2005, 2023 )
Auteur : Kim Bo-Young
Traduction du coréen : Choi Kyungran et Pierre Bisiou
Couverture : Wael Tabbara
Éditeur : Rivages
Collection : Rivages / Imaginaire
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 284
Format (en cm) : 14 x 20 ,5
Dépôt légal : mars 2026
ISBN : 9782743670030
Prix : 22 €


Les éditions Rivages sur la Yozone :

- « L’Odyssée des étoiles » par Kim Bo-young
- « La Vieillesse de l’axolotl » par Jacek Dukaj
- « L’île de Silicium » de Chen Qiufan
- « L’Occupation du ciel » de Gil Bartholeyns
- « Qui après nous vivrez » par Hervé Le Corre
- « La Messagère » de Thomas Wharton
- « Le Nid » par Shirley Jackson
- « L’Ange d’Indian Lake » par Stephen Graham Jones
- « N’aie pas peur du faucheur » de Stephen Graham Jones
- « Mon cœur est une tronçonneuse » de Stephen Graham Jones
- « Un bon Indien est un Indien mort » de Stephen Graham Jones
- « Les Vagabonds » de Richard Lange
- « Comptine pour la dissolution du monde » de Brian Evenson
- « Hiérarchie, la société des anges » par Emmanuel Coccia
- « L’Attrapeur d’oiseaux » par Pedro Cesarino
- « Une bonne tasse de thé » par George Orwell
- « Petites choses » de Bruno Coquil
- « L’Inventeur » de Miguel Bonnefoy



Hilaire Alrune
23 avril 2026


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