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Gardien des Âmes (Le)
Marie Fabre
GulfStream, Electrogène, roman (France), fantasy, 360 pages, février 2026, 22€

Au royaume d’Asoraï, Oihan, jeune trouveur de reliques pour le marché des antiquités, attend impatiemment son Ascension, la cérémonie durant laquelle il recevra son Gardien, petit compagnon éthéré, et un statut social plus élevé qui lui permettra d’épouser son amie d’enfance Tennya. Hélas, lors de la cérémonie, son gardien apparaît blanc, et non doré, un cas très rare qui l’envoie en prison pour hérésie.
Après s’être évadé, Oïhan va en apprendre plus sur son Gardien, Ruu. Ce dernier se prétend le gardien des âmes, et a été évincé du royaume céleste par Veimoh, le dieu unique autour duquel le royaume est organisé depuis mille ans. Et si depuis quelques temps, les enfants meurent à la naissance, c’est probablement parce qu’il ne peut plus guider les âmes à réincarner...
Avec l’aide de Tennyah, Oïhan fuit en direction de la capitale, pour obtenir de la Régente ou du clergé l’accès aux Portes du Royaume céleste. Mais ils sont pistés par un dangereux Exécuteur, déterminé à éliminer cette hérésie.



Il y a plein de bonnes choses dans ce « Gardien des Âmes ». L’intrigue est de structure assez classique, et heureusement ! ai-je envie d’écrire, car les personnages, leurs relations et l’univers sont très très fouillés, et la toile de fond loin d’être naïve.

Commençons par le royaume. Au-delà de l’illustration de couverture, l’onomastique nous guide vers un monde aux influences orientales. Le chapitre d’ouverture, avec une scène d’archéologie, la première mention du culte millénaire de Veimoh, nous situe dans une période plus moderne et raffinée, de même que le goût pour les antiquités et leur commerce. On commence cette histoire dans une province un peu rurale, avant de prendre la route pour une capitale flamboyante, peuplée et bruyante. Marie Fabre n’insiste pas trop sur les décors, mais on a suffisamment d’éléments architecturaux ou vestimentaires pour se faire une bonne idée visuelle.

Les personnages sont très bien travaillés. Oïhan, orphelin sur à l’effondrement de la galerie visitée au début du roman, a repris - clandestinement - le travail de son père. Le commerce d’antiquités étant lucratif, il obtient de bons revenus de ses expéditions dans les montagnes, sur les lieux de culte d’autrefois. Et son receleur est un arnaqueur au bon cœur. Bon cœur Oïhan l’est aussi, puisque son objectif est de monter dans la hiérarchie sociale pour pouvoir épouser Tennyah, son amie d’enfance et quasi-soeur puisque c’est sa mère, veuve de l’archéologue et désormais gouverneure de la province, qui l’a élevé. Cela éviterait à Tennyah un mariage arrangé, politique, avec un vieux barbon - et tout simplement avec un homme, car elle préfère les filles.
Si Oïhan apparaît ainsi en grand frère et chevalier servant, physiquement c’est autre chose : il est petit, l’accident dans son enfance lui a laissé une jambe douloureuse, quand Tennyah est plus grande, élancée, fine épéiste. Lui est plutôt réservé tandis qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche et fonce parfois tête baissée. On découvrira aussi plus tard que Tennyah ne sait pas lire (elle est dyslexique). Cette inversion des rôles genrés est donc agréable, et les imperfections de nos deux jeunes héros les rendent encore plus attachants.
Les voilà donc tous les deux en fuite, avec un dieu miniature sur les bras.

Ruu est apparu à Oïhan parce que ce dernier a exhumé une vieille tablette avec son nom dessus. Ce début d’intérêt a suffi pour attirer le Gardien vers lui, et causer le début de tous ces ennuis. L’une des missions de nos héros, ils le comprendront vite, sera d’accroître la ferveur populaire pour Ruu, afin de lui restaurer ses pouvoirs.
Mais voyager avec Ruu n’est pas toujours évident : le dieu, absent mille ans, semble tout redécouvrir et s’émerveille de tout, avec une naïveté enfantine, et aborde chacun avec innocence, ce qui donne quelques sueurs froides lorsque le trio pénètre dans une auberge remplie de contrebandiers. L’humour fonctionne à plein à ces moments-là, contrebalançant les angoisses d’Oïhan qu’ils soient capturés.

On découvrira plus tard le prince Khem et la princesse Amara, eux aussi finement construits : le premier, trop curieux, est gentiment mais fermement tenu à l’écart du pouvoir par sa mère, tandis que sa sœur est atteinte d’un mal que leur mère tient à cacher. Je n’en dis pas trop puisqu’on touche là à une partie de l’intrigue centrale, mais c’est une très bonne idée de l’autrice, une cause très puissante aux fortes conséquences très bien utilisée.

Au fil des chapitres, Ruu retrouve ses souvenirs, peu à peu. On en apprend plus sur Veimoh et comment il a usurpé son rôle. Mais on découvre aussi la puissante culpabilité de Ruu, qui se juge responsable de tout cela, faute d’avoir pris soin de l’âme de Veimoh. Et cette culpabilité longtemps inavouée va mettre de violents bâtons dans les roues du plan simple de nos héros pour remettre le dieu à sa place et les choses en ordre dans le royaume. Là aussi, c’est bien amené, avec beaucoup de sensibilité et d’humanité, et il faut tout le soutien de ses jeunes amis pour convaincre Ruu que Veimoh a abusé de sa gentillesse, et qu’il doit reprendre sa place, quitte à affronter son ancien ami qui mène le monde des humains à sa perte.

Dernier point dont je parlerai, et non des moindres : la place du clergé. Dès le début on tique : les temples sont aussi des banques, et le culte impose une offrande régulière. Oïhan achète son Ascension pour une somme colossale, en gros 150 fois son salaire. Dans les derniers chapitres, quand Ruu reprend suffisamment de puissance, les hauts prêtres s’empressent d’expurger tous les livres "contaminés" dans lesquels le nom de l’ancien dieu a réapparu. « Le Gardien des âmes » n’est donc pas un simple roman de fantasy, une aventure haute en couleur : tout cela n’est que la conséquence de la mainmise du clergé sur l’économie et la politique, et sa toute-puissance sur l’ordre social. Si cela vous rappelle le christianisme (ou une autre religion d’État), c’est normal. Et cela en l’absence de toute manifestation divine, les clés de l’affaire ayant été laissée au Grand prêtre et à ses successeurs qui ont perpétué le système. En contrepoint, le principe de la puissance divine liée au nombre d’adorateurs, présente dans les religions anciennes et reprises dans la fantasy, montre une foi vivante, incarnée, avec une divinité palpable, réelle, et non un mirage entretenu.

Des personnages sensibles et complexes, une aventure qui alterne avec équilibre les rebondissements attendus et les événements plus hasardeux (mais aucun coup de chance miraculeux), cela donne un excellent roman que j’ai eu grand plaisir à lire sur liseuse. Si vous craquez pour la version papier, elle est en plus magnifiquement jaspée.


Titre : Le gardien des âmes
Autrice : Marie Fabre
Couverture : studio Umeshu Lovers
Éditeur : GulfStream
Collection : Électrogène
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 360
Format (en cm) : 22 x 14 x 3
Dépôt légal : février 2026
ISBN : 9782383496427
Prix : 22 €



Nicolas Soffray
20 mars 2026


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