Pour la première partie, “Bigness”, le traducteur a choisi de garder le titre original. Aucune notion de grandeur en effet, au sens figuré du terme, dans les architectures décrites par Rem Koolhaas sous ce nom générique. Démesure et monumental seraient trop flatteurs ; gigantisme également ; grosseur peut-être plus adapté, avec une lointaine connotation organique de tumeur ou d’abcès dans des aspects mondialisants et tentaculaires qui apparaîtront plus loin, tout comme dans ses aspects d’autodestruction et de régénération, même si ses formes sont en règle éloignées de celles du monde vivant. Rien de flatteur, en effet, dans cette « Bigness » définie dans un texte antérieur, « New York délire » (1978), à partir de quelques grandes caractéristiques : disparition du geste architectural, cœur invisible depuis la périphérie, ascenseur faisant quitter le bâtiment du répertoire classique, échappement aux catégories morales et au tissu urbain. Une « Bigness » rendue possible par les effets combinés de l’acier, de la climatisation, de l’électricité, de la réduction de la masse, de l’étirement des dimensions : en quelques pages, « Bigness » apparaît plus comme une introduction aux parties suivantes du volume que comme un essai à part : la « Bigness » génère le « Junkspace » et rend « La Ville Générique » possible.
Dans la seconde partie, “La Ville Générique”, Rem Koolhaas présente, à la manière d’une leçon de philosophie divisée en quinze chapitres segmentés en sous-items numérotés, sa conception de ce que partout deviennent, ou sont déjà devenus, les ensembles urbains. Des villes pouvant, à l’extrême, être considérées comme les impasses ou les culs-de-sac du monde-aéroport d’un univers hyper-mondialisé “où la condition de passager devient universelle”. Marquée par la “restauration systématique de la médiocrité historique”, cette Ville Générique qui “a eu un passé, autrefois”, et où l’on “produit sans cesse plus d’hôtels pour accueillir des touristes supplémentaires, en proportion directe de l’érosion du passé”, les références mobilisées par la Ville Générique n’étant plus que des “souvenirs de souvenirs”, devient une ville sans histoire qui s’autodétruit et se renouvelle sans cesse : elle “perpétue sa propre amnésie”, et, simple “reflet des besoins actuels et des moyens actuels”, ne produit, désormais, plus aucune couche archéologique.
Semblable sur tous les continents, devenue de façon paradoxale “l’hyper-familier habité par l’énigmatique”, cette “post-ville en construction sur le site de l’ex-ville” qui a “quitté l’horizontalité pour la verticalité” apparaît comme un résidu, “ce qui reste une fois que les vastes pans de la vie urbaine se sont transférés dans le cyberespace.” “Simple “provincialisme de mécanique, déserté par la matière grise partie à la poursuite de l’électronique”, elle est marquée par une surabondance de façades planes, sans relief, devenues un “mixte entre la camisole de force et la bulle à oxygène”. Atteinte de progeria, témoin de la “mort définitive de la planification”, marquée par l’anomie, cette Ville Générique apparaît comme une ville classique sous sédatifs, un “lieu de sensations faibles et distendues, d’émotions rares et espacées” induisant “une hallucination du normal”, “un tableau noir d’une endurance infinie, sur lequel à peu près n’importe quelle hypothèse peut être « prouvée » puis effacée, sans jamais resurgir dans l’esprit de son auteur ou du public.”
« Le junkspace est ce qui reste une fois que la modernisation a accompli son œuvre, ou, plus précisément, ce qui coagule une fois que la modernisation suit son cours : sa retombée. La modernisation avait un programme rationnel : partager les bienfaits de la science, universellement. Le junkspace est son apothéose, ou sa dissolution… Bien que ses éléments, pris séparément, soient issus d’inventions lumineuses, qui ont été planifiées avec lucidité par l’intelligence humaine, assistée par une puissance infinie de computation, la somme de ces éléments sonne le glas des Lumières, leur résurrection sous forme de farce, un purgatoire bas de gamme… »
Plus structuré comme un long monologue en apparence décousu que comme un véritable essai, « Junkspace » aborde par une multiplicité d’angles et de points de vue ces espaces froids, inhumains ou faussement humains, expansifs, marqués eux aussi par la « Bigness », que l’on trouve dans les immeubles de bureaux, les galeries commerciales, les gares, les aéroports, les centre de congrès, les musées et autres espaces publics. De ces espaces qui ont quelque chose de fondamentalement inhabitable et apparaissent comme des lieux de passage eux-mêmes passagers, recyclables, Rem Koolhaas donne des dizaines de définitions, toutes parlantes, toutes signifiantes, souvent féroces. “Le produit de la rencontre entre l’escalator et la climatisation, conçu dans un incubateur en placoplâtre”, un “triangle de Bermudes pour les concepts”, un “patchwork ininterrompu de décousu permanent”, “de vastes étendues antiseptiques de discrétion monumentale.”
« Si les space-junks sont les débris humains qui encombrent l’univers, le junk-space est le résidu que l’humanité laisse sur la planète. »
Sous un nom lui aussi difficilement traduisible, le « Junkspace » est un espace poubelle, jetable, reconfigurable, abordé par Rem Koolhaas à travers un carrousel de regards obliques, de constats sans concessions, de formules assassines, de libellés signifiants, de lucidité dévastatrice. Le Junkspace a quelque chose de “ post-existentiel ; il vous fait douter du lieu où vous êtes, obscurcit le lieu où vous allez, efface le lieu où vous étiez”.
L’auteur use d’une formule terrible qui pourrait s’appliquer à d’autres pans de notre monde que celui des espaces, “Le changement a été coupé de l’idée d’amélioration ”, qui en dit autant que des essais entiers. “L’effet de sa richesse”, explique Rem Koolhaas, “est une vacuité terminale, une misérable parodie d’ambition, qui discrédite systématiquement l’art de construire.” Mais ce qui se profile est bien plus qu’une simple stase, qu’une simple fin, car Koolhaas pousse au bout son concept et son analyse, étudiant ses liens avec le langage – le junkspace poussant devant lui “une onde proactive de nouveaux oxymores” et avec la politique, jusqu’au règne de Big Brother et à la dystopie, et à l’évènement d’un Junkunivers cauchemardesque mais pourtant guère éloigné de notre monde. Écrit en 2001, mais chaque jour plus actuel, « Junkspace » n’est pas éloigné de cet imaginaire qui éclaire si bien notre présent et que l’on nomme anticipation.

Titre : Junkspace (Junkspace, 2001)
Auteur : Rem Koolhaas
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Daniel Agacinski
Couverture : Rem Koolhas
Éditeur : Rivages (édition originale : [Rivages], 2011)
Collection : Rivages Poche / Petite Bibliothéque
Site Internet :page roman (site éditeur)
Pages : 140
Format (en cm) : 11 x 17
Dépôt légal : janvier 2026
ISBN : 9782743669379
Prix : 7,90 €
Les éditions Rivages sur la Yozone :
« De la réminiscence » par Maël Renouard
« Éloge de la neige » de Luis Seabra
« Hiérarchie, la société des anges » par Emmanuel Coccia
« Une bonne tasse de thé » par George Orwell
« Le Nid » de Shirley Jackson
« L’Ange d’Indian Lake » par Stephen Graham Jones
« N’aie pas peur du faucheur » de Stephen Graham Jones
« Mon cœur est une tronçonneuse » de Stephen Graham Jones
« Un bon Indien est un Indien mort » de Stephen Graham Jones
« Les Vagabonds » de Richard Lange
« Comptine pour la dissolution du monde » de Brian Evenson
« L’Occupation du ciel » de Gil Bartholeyns
« Qui après nous vivrez » par Hervé Le Corre
« L’Odyssée des étoiles » par Kim Bo-young
« L’île de Silicium » de Chen Qiufan
« La Messagère » de Thomas Wharton
« L’Attrapeur d’oiseaux » par Pedro Cesaro
« Petites choses » de Bruno Coquil
« L’Inventeur » de Miguel Bonnefoy