Aspects
Ian McDonald
Le Bélial’, Une Heure-Lumière, n°63, court roman traduit de l’anglais, science-fiction, 128 pages, mars 2026, 11,90€
Sur Tay, une planète océan, arrivés à un certain âge, les habitants se rendent à la Maison de Multiplication. Ce rite révèle en chacun les huit personnalités qui le composent. C’est ainsi que le jeune Ptey y pénètre et en sort fractionné en huit Aspects. Sous celui de Nejben, il aime Puzhay qu’il rejoint dans une ville du Nord pour faire des études, alors que sous celui de Serejen, il aime l’extramondienne Seriantep appartenant à la flotte anpreen aux huit cents gigantesques vaisseaux. En orbite autour d’une planète du système depuis des décennies, ils reconstituent leurs réserves d’eau. Seriantep propose à Serejen de rejoindre un vaisseau anpreen pour approfondir ses connaissances, ce qu’il accepte. Pour pouvoir vivre parmi les Anpreen, il endosse un neuvième Aspect, devenant Torben. Il découvre une civilisation totalement différente au milieu d’extraterrestres dont les cellules composent un grand tout, chacune dépositaire de la mémoire de son peuple. Le passé les rattrape alors avec l’annonce de l’irruption de leurs ennemis dans le système, les poussant à la fuite une fois de plus. Torben choisit de rester parmi eux, devenant encore quelqu’un d’autre...
La novella « Aspects » se révèle particulièrement dense, elle est fractionnée en chapitres se focalisant sur les diverses évolutions de Ptey. Le lecteur découvre à chaque fois une nouvelle personnalité adaptée aux situations. C’est assez troublant, car il faut à nouveau apprivoiser un nouveau personnage, proche du précédent mais subtilement différent. Il peut ainsi passer d’un Aspect à un autre suivant les circonstances. La constitution de Seriantep a beau être particulièrement bizarre, elle n’en peine pas moins à appréhender cette multitude au sein d’une seule et même personne. Toutefois, ce rite du passage à la Maison de Multiplication divise la société, car certains échouent, ils sortent aussi solitaires qu’en y pénétrant, ce qui n’est pas sans créer des rancœurs. Alors que Ptey change, se multiplie, son ami d’enfance Cjatay reste le même.
Une autre source de division n’est autre que la présence de la flotte anpreen. Il est clair qu’ils ont fui, que le système n’est qu’une étape pour reconstituer leurs réserves avant de repartir. Leur seule proximité ne représente-t-elle pas un danger pour Tay ? Si leurs redoutables ennemis débarquaient, quel sort réserveraient-ils à ceux qui leur ont porté assistance ?
Ian McDonald n’épargne pas ses lecteurs, il fait appel à leur concentration pour appréhender les concepts évoqués, aussi bien du côté des Aspects que des caractéristiques des Anpreens. Les enjeux se situent aussi bien sur le plan de l’individu que d’une planète, ou même de tout un peuple. Poursuite stellaire en appelant à la physique pour distancer l’ennemi, plan à très long terme, capacité de l’individu à s’adapter à son environnement... l’auteur fait montre d’une imagination sans limites. « Aspects » n’est pas de ces livres que l’on dévore en deux temps trois mouvements, car il n’y a rien à comprendre, juste à se laisser entraîner dans le sillage des personnages. Là, il faut prendre le temps de comprendre, d’apprécier la puissance des idées pour mieux poursuivre. Ian McDonald aurait pu s’étaler davantage, mais il ne l’a pas fait, se focalisant sur l’essentiel tout en conservant une trame intelligible. Nous croisons aussi bien les sciences dures (mathématiques, physiques...) que molles avec les sociétés mises en oeuvre. Pour autant, les sentiments ne sont pas oubliés, chaque Aspect ayant les siens, ce qui n’est pas sans créer des incompréhensions, voire des jalousies. La curiosité, la participation des lecteurs sont mises à contribution par cette novella particulièrement dense et riche.
« Aspects » relève de la Science-Fiction de haute volée, celle emportant très loin les lecteurs au niveau des idées évoquées. L’espace, le temps, les sciences, les personnages, les enjeux, les drames, rien ne manque pour faire de cette novella une lecture inoubliable. À titre personnel, je la rapproche du roman « La maison des soleils » d’Alastair Reynolds, même si elle n’est pas de la même ampleur. La SF, littérature du vertige, prend ici tout son sens.
Ian McDonald est décidément un des grands écrivains de SF de notre temps. Profitons de ces « Aspects » et prenons le temps d’en apprécier pleinement toute la richesse.

Titre : Aspects (The Tear, 2008) Auteur : Ian McDonald Couverture et conception graphique : Aurélien Police Traduction de l’anglais : Gilles Goullet Éditeur : Le Bélial’ Collection : Une Heure-Lumière Numérotation dans la collection : 63 Directeur de collection : Olivier Girard Site Internet : Novella (site éditeur) Pages : 128 Format (en cm) : 12 x 18 Dépôt légal : mars 2026 ISBN : 9782381632087 Prix : 11,90 €
Derniers titres de la collection chroniqués :
51. « La marche funèbre des marionnettes » d’Adam-Troy Castro
52. « Kid Wolf et Kraken Boy » de Sam J. Miller
53. « L’automate de Nuremberg » de Thomas Day
54. « Les fils enchevêtrés des marionnettes » d’Adam-Troy Castro
55. « Les armées de ceux que j’aime » de Ken Liu
56. « As-tu mérité tes yeux ? » de Eric LaRocca
57. « L’inversion de Polyphème » de Serge Lehman
58. « Défense d’extinction » de Ray Nayler
59. « À lire à ton réveil » de Robert Jackson Bennett
60. « Voile vers Byzance » de Robert Silverberg
61. « Cuirassés » d’Adrian Tchaikovsky
62. « Une espèce en voie de disparition » de Lavie Tidhar
Pour écrire à l’auteur de cet article : francois.schnebelen[at]yozone.fr
François Schnebelen
31 mars 2026
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