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Capsules
Benjamin Planchon
Antidata, science-fiction, 174 pages, septembre 2018, 10 €

Trente-cinq nouvelles, trente-cinq visions d’un futur proche, qui débutent en 2022 (l’ouvrage a été publié en 2018) et vont jusqu’en 8762. Une histoire du futur qui, au contraire de cycles comme celui de « Fondation » d’Isaac Asimov ou des « Univers multiples » de Stephen Baxter, ne cherche pas à susciter le vertige en dessinant le destin des hommes à travers les immensités du temps et des espaces intersidéraux, mais se veut concentrée, didactique, et, à travers quelques dizaines de séquences brèves et frappantes, nous montrer ce que nous sommes en train de devenir – ce que nous sommes, peut-être, déjà devenus.



« Les programmes scolaires furent remodelés de fond en comble afin de démocratiser la connerie et d’en canaliser la puissance. (…) L’humanité, dont les ressources étaient décidément illimitées, sut se donner les moyens de son ambition. Très vite, les nouvelles générations dépassèrent en connerie toutes les précédentes, qui étaient admiratives devant la pureté de la bêtise nouvelle. »

La crétinisation volontaire des populations, voilà qui n’a rien de nouveau mais qui chez Benjamin Planchon peut atteindre des sommets (“Homo stupidus”). Et quand on découvre les dangers d’une foi aveugle en la modélisation et la prédiction (“L’Armada”), cela ne peut qu’ouvrir la voie au triomphe de l’irrationnel quant aux décisions prises au plus haut niveau des États (“La Doctrine chevreuil”). La bêtise galopante ouvre bien des portes : rapidité insensée des changements de régime et compliance au fachisme (“Vintage”), naïveté et crédulité quant aux retours à la nature (“Nos algues”), fin du suffrage universel remplacé par une abstention universelle (“Du rôle émeutier de la chute de l’audimat”) ou même conditionnement mental électoral tournant à la catastrophe (“L’Isoloir”). La bêtise, l’environnement en fera les frais : bétonisation et haine du végétal parvenant au stade terminal (“Les Angles droits”), immeubles façon « IGH » de Ballard (“Dans les étages”), lune transformée en dépotoir cosmique et accumulant à tel point les déchets que les rôles finissent par s’inverser, la terre devenant le satellite d’une poubelle surpassant le fameux « sixième continent » (“Stan de la lune”), et même hiver nucléaire ne laissant aux survivants d’autres choix que d’aller chercher la chaleur… dans les oasis des centrales encore en activité.

« Chaque loi qui disparaît ouvre un nouveau marché. »

Dans le futur imaginé par Benjamin Planchon, la mercantilisation du monde ne fait que s’aggraver. On pourra le découvrir à travers le danger des injections mémorielles du monde de Mundo© avec ses faux souvenirs offerts en tant que cadeaux (“Les Passés composés”), un hypercapitalisme plus morbide encore que celui que nous connaissons ou que nous anticipons, même si nous avons déjà eu comme exemples la science et les scientifiques devenus propriétés des conglomérats chez Guillaume Lecointre ou les villes privatisées chez Alain Damasio (“Le business comme art martial”, “Le Grand employeur”), allant jusqu’au big-bang et au cosmos entier comme propriété privée (“Sponsorisé par Dieu”).

Ce mercantilisme paroxystique, on le retrouvera dans le (très) mauvais rêve d’un Disneyland devenant un État souverain (“Y-a-t-il des gift shops au goulag ?”) et à travers un hilarant kaléidoscope de publicités délirantes (“Coupures pub”) auquel vient faire un non moins hilarant carrousel de flash d’information (“Zapping”). Au menu : cannibalisme de luxe, reconfiguration du cerveau permettant de “ne plus être condamné à la réalité” (réalité qui se trouve par ailleurs en cours d’abolition), tablette tactilo-télépathique obligatoire et autres réjouissances imposées dans un monde parfois orwellien où éteindre la télévision est passible de poursuites.

Mais si le futur est fou, si la réalité dérape, ce pourrait bien-être, parfois – du moins espérons-le – seulement dans l’esprit des protagonistes de quelques-unes de ces nouvelles. Invasion extra-terrestre authentique ou née du délire de la drogue (“De la rage animée”), entretien d’embauche tournant à la paranoïa ou au cauchemar d’un monde truqué à la Philip K. Dick (“Le Test”), duplication des œuvres d’art s’accompagnant d’une duplication cauchemardesque du monde (“Duplicatas”) : autant de contes ambigus, entre psychoses et réalités bien plus qu’inquiétantes.

« Professeur, nos téléspectateurs se demandent si l’on peut cryogéniser et décryogéniser une personne autant de fois qu’on le veut ou si c’est comme le sauté de dinde : il ne faut le congeler qu’une seule fois, sinon ça risque d’être toxique…  »

Mais que deviendra l’homme, l’individu en lui-même ? Parviendra-t-il à créer son propre successeur ? On verra une tentative à la Frankenstein aboutir à un tragique échec (“À son image”), une fausse immortalité dans une cinémathèque des âmes (“D’entre les morts, me parle”), la disparition dans l’indifférence générale du dernier véritable Homo sapiens (“L’Anachronique”), la régulation surréaliste des naissances (“Les Ventres clos”), l’amélioration génétique des enfants avant leur naissance ((“L’Héritier”), ou même le cauchemar d’une humanité transformée en clones d’un même individu (“Un ami commun”). Quant à faire revivre les morts par clonage, la manœuvre n’a pas grand-chose de vraiment humain, puisqu’elle n’a pour but que de générer des combats à mort entre ressuscités célèbres : Spartacus contre Anne Frank, ça promet – mais quand Nietzsche et Hitchcock s’en mêlent, rires jaune et noir garantis (“Stadium”).

« Elle savait qu’il lui faudrait désormais s’habituer à un monde incompréhensible, illisible, traversé d’étrangetés et d’obscures furies.  »

Pourtant, dans des « Capsules  » qui sont des instantanés d’à-venir, on trouvera aussi un peu d’humanité et de poésie, sinon d’espoir, à travers plusieurs textes : un destin étonnant (“Mémé dans le cosmos”), l’effondrement vu à travers le prisme d’un individu singulier (“Le dernier châtelain”), le passé comme solution de secours devant l’évolution catastrophique du monde (“Tempus fugit”), ou encore la nécessité malgré la rationalisation de conserver les rêves, les histoires, les chimères (“Les Amours automatiques”).

«  L’innovation était un concept obsolète. »

Régulièrement féroces, acides ou caustiques, ou les deux à la fois, ces « Capsules  » de Benjamin Planchon, approche séquentielle d’un futur perpétuellement tangentiel au pire, dessinent des lendemains qui déchantent plus qu’ils ne chantent, un avenir dont notre présent trace d’ores et déjà les grandes lignes, un futur qui est en nous, en germe ou déjà presque complet, dans nos habitudes, dans notre technologie, dans nos faiblesses, dans notre réalité. Un futur qui a plus pour faire grincer des dents que pour faire rire, mais au sujet duquel la charge (indirectement dirigée contre le présent, ou contre des maux éternels de l’humanité) est tellement forte, au sujet duquel la satire est tellement juste que l’on s’en amusera forcément. Un excellent petit recueil, inventif et enlevé, à lire deux fois plutôt qu’une si l’on veut être pleinement averti de ce qui pourrait bien – et bientôt – nous arriver, avant même que la plupart d’entre nous ne le voient venir.

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Titre : Capsules
Auteur : Benjamin Planchon
Éditeur : Antidata
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 174
Format (en cm) :10 x 17
Dépôt légal : septembre 2018
ISBN : 9782919285228
Prix : 10 €


Les éditions Antidata sur la Yozone :

- « Au-delà des halos » par Laurent Banitz
- « Muséums 2080 » par Guillaume Lecointre
- « Lendemains qui hantent » par Gabriel Berteaud



Hilaire Alrune
5 avril 2026


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