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Télépathie nationale (La)
Roque Larraquy
Le Cherche-Midi, traduit de l’espagnol (Argentine), fiction, 166 pages, janvier 2026, 19 €


«  Comparée à la jungle, la ville lui semble simple car elle n’est qu’humaine. »

Argentine, au début des années trente. Un agent de la Peruvian Rubber Company fait débarquer à Buenos Aires, venus depuis l’Amazonie péruvienne, un petit groupe d’indiens Peiras. Leur destination : un Anthropoparc où l’on envisage d’installer, sur des parcelles séparées, les représentants de diverses ethnies. Le Comité qui s’en occupe le veut, à sa manière, éthique : plus en tout cas que d’autres entités du même acabit, comme le complexe de Lyon ou le parc de Barcelone, où des dérives ont pu être constatées. Et pour “fermer le clapet à tout détracteur”, le Comité envisage même de trouver des blancs sauvages… mais où ? Peut-être faudrait-il aller en chercher en Russie.

On le voit, l’humour féroce n’est jamais très loin. Et l’on comprend aussi qu’à cette époque passée, celle des années trente, on avait peut-être plus de scrupules que de nos jours : un tel récit ne peut que nous pousser à nous interroger quant à notre propre présent, où l’exhibition complaisante et souvent méprisante de l’autre sur les réseaux sociaux ou tout autre média (souvent à son insu et en le considérant comme un simple objet) est devenue une occupation quotidienne et parfaitement acceptée sur le plan social. Un projet politiquement incorrect ? Des esprits simples hantés par le grand leitmotiv des obsessions du moment pourraient être tentés de faire la lecture de cette « Télépathie nationale » à travers le prisme réducteur des clichés habituels colonialisme / racisme / suffisance de l’homme blanc et tutti quanti. Mais, fort heureusement, l’auteur est clairement au-dessus de la mêlée et ne s’abaisse jamais à de telles banalités. Le seul racisme qu’il met en scène est le racisme des blancs entre eux – il est ainsi question de Ritals, de Polaks, d’un employé qui “a appris à gommer ses gestes bestiaux d’Italien”.

Vis-à-vis des autochtones, c’est la curiosité qui domine : ni Amado Dam, responsable de la venue des indiens Peiras, ni son bras droit, ni son épouse, que l’on pourrait considérer comme une simple bourgeoise et dont l’on pourrait attendre mille défauts, ni même les servantes en charge des autochtones ne font preuve d’intolérance envers eux. Pourtant, « La Télépathie nationale » n’est pas avare en scènes crues, organiques, séminales, presque trash. Il pourrait donc y avoir des mouvements de recul, de l’incompréhension, du dégoût, voire même de la répulsion. Il n’y en aura jamais. L’altérité est une réalité, un fait que nul n’éprouve le besoin de juger. Et l’altérité décrite par Roque Larraquy est si profonde, si inattendue, qu’elle emmène les personnages – et les lecteurs – bien au-delà des singularités décrites par les ethnographes. Si l’on trouve les inévitables questionnements sur la langue (questionnements à travers lesquels se dessine l’hypothèse de Sapir Whorf que les lecteurs de Jack Vance connaissent car elle est l’un des arguments des « Langages de Pao  », et mentionnée dans « Colorer le monde » de Mu Ming), on trouvera un mythe originel fondamentalement original à base de pliage et de dépliement de toute chose (on citera, parmi les récits d’ethnographes basés sur un mythe originel, le passionnant « L’Attrapeur d’oiseaux » de Pedro Cesarino), mais surtout des rituels, des approches, des modes de pensée pour le moins stupéfiants. Avec une grande agilité, Roque Larraquy évite ainsi tout cliché, tant dans les relations entre les uns et les autres que dans l’invention d’un peuple étrange, et emporte le lecteur vers des chemins inattendus.

« Ce que nous appelons télépathie ou imaginons comme une transaction mentale est pour ces indigènes une sécrétion, quelque chose qui s’expulse du corps, comme la sueur. Le verbe qu’ils utilisent pour décrire cela inclut l’idée de suer, celle de vomir pour nettoyer ces entrailles de l’excès d’alcool, celle de regarder en l’air à la recherche du ciel entre les branches, et celle de surprendre quelqu’un dans l’obscurité. »

La seconde partie ne se contente pas de développer ou de compléter la première. Elle la revisite sous un éclairage distinct, et, plus encore, ouvre la voie sur quelque chose de totalement différent. Le récit bascule alors dans une sorte de pararéalisme magique entre naturel, surnaturel et symbolique (avec intercession du sang et de l’animal vulnérant), une nouvelle ouverture à l’altérité, une communion avec elle qui peut tout aussi bien se révéler jubilatoire qu’inquiétante. Et les révélations que permettent de telles communions mentales – plus et mieux que la télépathie – semblent infinies : la technique ne fonctionne pas seulement entre Peiras et Argentins, mais aussi entre Argentins eux-mêmes.

« Collecte de données l’incriminant ou la disculpant comme agente d’un autre service de renseignement, ou partisane antiargentiniste, ou séditieuse indépendante. Séance intrusive. Moins de deux heures. »

À travers une troisième partie qui apparaît comme un ensemble composé de sept documents, l’auteur s’en va encore là où on ne s’y attend pas. Le premier document, intitulé “Commission de télépathie nationale, ensemble mnésique pré-articulé pour éducation primaire MN 203-42” et daté de 1948 dessine un roman à lui seul : il définit des experts, les Étrangistes, l’intrusion, que l’on pourrait nommer hétéro-télépathie, mais aussi la para-inclusion, que l’on serait tenté de nommer homo-télépathie, le processus définissant l’échange entre un individu et un autre lui-même, alter ego d’une Buenos-Aires bis, nommée BAires, ville parallèle où beaucoup – mais pas tout – coïncide avec la capitale réelle. On arrive donc dans un tout autre paradigme qui éclaire, à défaut de réellement expliquer, les derniers paragraphes de la partie centrale. Un second document, lettre du Président à la Commission d’urbanisme de la capitale, décrit des édifices emblématiques de la capitale (ceux des compagnies ou entreprises Comega, Safico, Kavanagh, et Mihanovich) et propose un site d’implantation pour un Nouvel Edifice, bâtisse dont on ne comprendra la nature qu’à travers les cinq documents suivants, série de rapports dont on ignore s’ils concernent Buenos Aires ou la parallèle BAires, mais qui évoquent clairement l’avènement rapide de la dictature argentine du monde réel : un décret ou une circulaire abolissant toute référence au péronisme, suivi de quatre rapports en lien avec la mésaventure tragique d’une jeune femme dans un pays où la télépathie est désormais utilisée comme une arme, drame qui n’est pas sans évoquer les sinistres destins de ceux qui, dans le monde réel, se voyaient convoqués dans des bâtisses semblables et y disparaissaient à jamais.

Avec « La Télépathie nationale », Roque Larraquy sait faire bref et livre un ouvrage sec, dégraissé, dépourvu de toute fioriture. En largement moins de deux cents pages, il distille ou assène plus d’étrangeté, plus d’imprévisible que bien des ouvrages ou même que des séries entières. S’il n’hésite pas à être cru, il suggère souvent bien plus qu’il n’en dit. Il sollicite et stimule le lecteur pour combler des manques, définir une continuité, saisir le sens, imaginer le reste. Mais, surtout, il sort sans cesse des sentiers battus, prend les tangentes, traverse en dehors des clous. Ceux qui refusent de s’engluer dans le convenu, ceux qui n’aiment ni la littérature formatée, ni les tonalités insipides, ni les morales prémâchées, ceux qui pensent que les livres peuvent se lire aussi dans leurs propres marges y trouveront leur intérêt. Un roman pour les amateurs d’inclassables, d’œuvres atypiques, de chemins buissonniers.

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Titre : La Télépathie nationale (La télépatia nacional, 2020)
Auteur : Roqiue Larraquy
Traduction de l’espagnol (Argentine) : Margot Nguyen Béraud
Éditeur : Le Cherche Midi
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 166
Format (en cm) : 14 x 22
Dépôt légal : janvier 2026
ISBN : 9782749181790
Prix : 19 €


Le Cherche-Midi sur la Yozone :

- « Le Cerveau sans mémoire » par Thierry Derez et Marc Tadié
- « Dead Mountain, les morts mystérieuses de l’Oural » par David Eichar
- « Le Miracle de Théophile » par Jérémie Delsart
- « Apprendre à se noyer » de Jérémy Robert Johnson



Hilaire Alrune
29 mars 2026


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