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Infini vu d’avion (L’)
Philippe Cousin
Flatland, Hors Collection, nouvelles, 378 pages, février 2026, 22€


« Je me suis longtemps battu pour remettre un peu d’ordre dans ce monde, à mon tout petit niveau, comme toi, mais à la vérité le désordre est l’ordre secret du monde. »

À la fin des années cinquante, une petite famille française, couple d’instituteurs modèles, rationnels, cartésiens, agnostiques, avec deux enfants déjà bien éveillés, se laisse aller aux plaisirs du tourisme culturel en Italie. Il n’y a, dans ce paisible monastère perché dans les collines entre ombre et lumière, rien d’inquiétant, rien d’effrayant. Pourtant, en douceur, presque sans un mot, tout va s’y jouer. Sans effroi, mais avec une pointe de sidération, “Dieu est au bout des choses” compose un récit implacable où il est question d’Histoire, d’humanité, de foi et de destin.

Belle réussite encore, “Aux petits hommes les grands hommes reconnaissants” parle d’altruisme et de solitude inhérente à la condition humaine. Parfaitement maîtrisée, elle se termine sur un retournement magnifique, inattendu, et générateur d’émotion : impossible de ne pas penser à Bradbury devant sa magie accomplie. Cette humanité profonde à la Bradbury, nous l’avions déjà évoquée au sujet de “J’étais là avant le soleil”, initialement publiée en novembre 2023 dans « Le Novelliste 7 », avec ses personnages mémorables aux commandes d’un monumental B-52, qui rappelle et transpose dans une fiction enrichie l’exploit fou de l’aviateur Mathias Rust.

« Je lui ai demandé alors à examiner la dépouille de plus près, et j’ai vu qu’il subsistait au fond des yeux de verre l’étincelle de peur panique qu’y avait imprimée l’approche de la fin. »

Fraîcheur et sensibilité à la Bradbury également pour “Une nuit sans Léo”, qui, à travers une odyssée posthume avec le singe domestique du chanteur, compose un bel hommage à Léo Ferré. Récit surréaliste et ultra-court à la Buzzati, “Tout doucement” imagine, en guise de recommencement ou de fin, en guise de ressort caché du monde ou de l’existence, une clef modifiant la vitesse de rotation de la terre.

On pourrait sourire avec l’entame joyeusement caricaturale de “Mode d’emploi” où un quidam, excédé par la traduction désastreuse des modes d’emploi made in China, prend l’avion pour aller dire sa manière de penser au prétendu traducteur. Mais il découvrira une réalité différente. “Je ne le savais pas encore”, explique-t-il, “mais j’étais sur le point de faire une découverte qui allait remettre toute mon existence en question. Une de celles qui interrogeraient l’humanité toute entière, pas seulement moi.” Un récit qui, même si l’humour ne s’y dément vraiment jamais, n’a hélas déjà plus valeur d’avertissement, le désastre anticipé étant dès à présent consommé, et les ravages mentaux de l’innovation décrite commençant à être partout visibles au quotidien.

Monde de la technologie et de la publicité encore – où l’auteur a lui-même longtemps œuvré – avec “Le fantôme du Français” : un succès qui au tout dernier moment vire au désastre, mais une fin qui se transforme en naufrage ou en idylle selon le point de vue. Quels que soient les récits de l’auteur, la sensualité n’est en tout cas jamais très loin. “Les plaisirs de la plage” prend dans une même étreinte la vague de l’éros et celle de l’océan, le tsunami de la jouissance mêlé à celui de la catastrophe. Érotisme encore, mais surtout comédie et même vaudeville pour “Milk” où deux bourgeoises pleines d’ironie, d’intelligence et de férocité, donnent leur vision des hommes et échangent, ou s’arrachent, leurs secrets. Fleurets mouchetés entre avouable et inavouable pour un récit plein d’humour et de noirceur. Dans “C’est moi le héros”, sans doute à caractère au moins partiellement autobiographique, l’éternel tandem Éros et Thanatos – l’amour et l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy – associe évènements planétaires et existence personnelle, jusqu’à ce que le narrateur, ayant fumé quelque chose d’un peu trop fort, soit persuadé, en ce mois de juillet 1969, de poser lui-même le module Eagle sur la lune. En une seule nouvelle, deux tableaux exemplaires de pharmacopsychose.

«  Qui sait si tous les êtres vivant sur cette planète – vous, moi, l’autre – ne sont pas accompagnés de bout en bout par une pythie inaudible qui sait tout d’eux, depuis le début, et les attend à la sortie ? Une réplique d’eux-mêmes, dans un futur plus ou moins proche, un troisième lui ou une troisième elle, plus fort qu’une devineresse, plus futé qu’une cartomancienne et plus impitoyable que ces trois déesses, qui filaient, dévidaient et tranchaient le fil de nos existences dans la mythologie grecque – les Moires ?  »

Trois récits ont pour thème essentiel le temps qui passe. “Tout recommencer”, en position centrale et plus longue nouvelle du recueil, met un scène un nonagénaire redécouvrant un carnet écrit par lui-même bien des décennies auparavant. Ce carnet, il le déchiffre à travers une “troisième main”, une loupe de lecture à pinces-crocodile achetée sur une brocante, artefact de lecture, objet trouble, magique peut-être, contre lequel le vendeur africain le met en garde, de manière sibylline, en le qualifiant d’extracteur de mémoire. Après une entame prenante et pleine d’humour, on s’attend donc à une pointe de fantastique, d’inattendu, mais le récit peine à tenir ses promesses. On devine une part autobiographique dans cette nouvelle qui décrit plus l’époque que l’individu lui-même : un témoignage à travers un soi finalement de moindre importance qui fait surtout office de révélateur de ce qu’étaient les années soixante et soixante-dix. Adolescence, rencontres amoureuses, litanie du prosaïque, carrousel de rencontres et de personnages comme chacun a pu en côtoyer durant son existence, pour certains appelés à rapidement disparaître de l’horizon ou de la mémoire au gré d’amitiés qui s’usent ou s’étiolent, voire même d’individus dont ne subsiste parfois rien d’autre que le nom. Mais trop de banal, pas assez d’histoires et trop d’Histoire dans cette sociologie de décennies révolues, exercice qui sur soixante-dix pages s’avère insuffisamment prenant et bien trop long pour emporter le lecteur. Peut-être faut-il voir l’artefact comme une manière poussant le narrateur à enfin comprendre que si le passé peut d’une certaine manière être revécu, il s’amenuise, devient minuscule, ne compose en définitive qu’une ritournelle que beaucoup d’autres que lui auront jouée. Mais le comprend-il vraiment malgré son auto-ironie ? “En vérité”, explique-il “il n’a été que lui, et personne d’autre, même si n’être rien d’autre que soi est déjà quelque chose.

Une baby-sitter devenue sur le tard marchande de glaces, un canif, un boomerang, le passé qui revient mais qui tranche plutôt qu’il ne rejoue la partition espérée : version révisée d’une nouvelle publiée chez Kesselring en 1980, “Le retour du boomerang”, où l’on devine la solitude irrémédiable, intrinsèque à la condition humaine déjà évoquée dans “Aux petits hommes les grands hommes reconnaissants”, parle de souvenirs et d’espoirs, de rêves et d’irréversible, de bord de mer et de ressac de la mémoire, de happy end frôlée mais qui n’advient pas. Un récit tout en symboles et en sensibilité qui porte en lui la douceur triste et l’âpreté tenace du réel.

« Seul m’aura intéressé le temps qui passe, avec son fracas, ses langueurs et ses réveils de volcan, et plus spécialement mon temps à moi, avec ses convulsions, ses tunnels mornes et ses acmés triomphantes. »

Pour finir, en écho à “Tout recommencer”, mais bien plus réussi, “L’infini vu d’avion” met en scène le Plus Vieil Homme Vivant de l’Hémisphère Occidental, un vieillard à qui une interlocutrice fait remarquer qu’il a “le mental d’un adolescent dans le corps d’un centenaire”. On y retrouve le journal intime (étendu à dix mille pages), le goût de la mémoire, et un vieillard haut en couleur et en tout cas encore vert, qui, le moment venu, choisira de déguerpir en beauté après une ultime conquête.

Il y a donc en définitive beaucoup à garder et peu à négliger dans ce recueil. Si l’on peut regrouper les textes par thématiques, par sensibilités ou par influences, tous ont les mêmes mots pour fil conducteur. “L’infini vu d’avion” revient en effet se glisser ici et là au fil des textes, à travers des formulations voisines, comme un refrain, un leitmotiv, un mantra, une formule incantatoire devant la beauté du monde et l’intensité de certains instants. Une petite musique de l’entrevu et du ressenti, une communion, un vacillement devant la splendeur ou les mystères de l’univers, la prise de conscience de la fragilité des individus, de leur caractère éphémère, de ce qui fait leur humanité.

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Titre : L’Infini vu d’avion
Auteur : Philippe Cousin
Couverture : Philippe Cousin
Maquette : Ivoire et Café
Photographie de rabat : Yves Savinel
Éditeur : Flatland
Collection : Hors Collection
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 378
Format (en cm) : 13,5 x 21,5
Dépôt légal : février 2026
ISBN : 9782490426751
Prix : 22 €



Hilaire Alrune
27 mars 2026


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