Le trouble s’installe dès la première nouvelle, “Moisissures”, qui apparaît comme un récit de fragilité psychologique où l’hypocondrie tourne à la folie, la névrose à la psychose, à moins que la contamination par un pathogène inattendu ne survienne réellement, comme dans les contes horrifiques. Pandémie non pas imaginaire car nous l’avons connue, au décours de laquelle l’invisible, le viral, s’efface pour laisser place à la menace du visible, ou presque. L’humidité des tropiques – on se souviendra de ces “hippos qui ont soif” appelés à réapparaître plus loin – fait le lit de l’angoisse, favorise la dérive et le délitement mental, mais aussi l’émergence vraie d’un lichen, d’une mycose capable d’envahir la face cachée du domicile avant de chercher d’autres substrats. Sans recherche d’effets, “Moisissures”, avec un soupçon de fantastique, est un récit de danger larvé, un récit d’invasion dont on ne sait plus si elle est organique ou mentale – ou peut-être les deux.
Plus loin dans le volume, en une récurrence assumée, on trouvera dans “Invasion”, au titre limpide, des inquiétudes analogues. La pandémie éveille à d’autres réalités, les poux, la dengue, puis les punaises de lit, puis des “mites de peau”. Pandémie et voyages auront ainsi été, pour nombre d’individus n’ayant pas eu la chance, les circonstances ou le minimum de curiosité leur permettant d’acquérir les connaissances de base du monde du vivant (alors que, même les non scientifiques commencent à le savoir, nous ne sommes rien d’autre que des holobiontes), un éveil progressif à l’univers infectieux et parasitaire, au perpétuel grouillement mêlé de l’invisible et du visible, à cette altérité tantôt commensale et tantôt pathogène qui habite, vit, se reproduit en nous et sur nous.
Tout aussi inquiétant, “Taxi Driver” suggère des images surréalistes – le conducteur en masque de plongée – et décrit un lent glissement vers la folie, dans un monde ébranlé par la pandémie où l’on sombre peut-être plus facilement dans le travail de chauffeur de taxi que dans la piscine où l’on se délasse. Une nouvelle qui illustre à la fois les difficultés de trouver un équilibre intérieur et celles de trouver un non moins difficile équilibre avec les autre êtres humains.
Avec “Délit de photographie aggravé”, même si l’ébranlement mental n’est jamais très loin, on bascule dans le domaine plus ouvertement fantastique. À travers un joli ballet de couleurs aviaires, on découvre une femme au foyer classique, cherchant à combler le néant de son existence en occupations futiles, façon réflexologie plantaire ou séances de renforcement musculaire, qui au gré de ses promenades se trouve incapable, malgré l’interdiction affichée, de résister à la tentation de photographier les perroquets d’un marchand de volatiles. Mal lui en prend car dès lors la réalité dérape, se fissure, menace de voler en éclats. Mais il est déjà trop tard, et le boutiquier pourrait déjà ourdir quelque innommable revanche. Un récit bref, tendu, réussi.
On retrouve le même mélange de futilité et de désœuvrement dans “Améliorez votre expérience de voyage”. Déplacements sans but réel, avec en arrière-fond une application informatique grotesque (que l’on peut lire en filigrane comme symbolique de ces millions d’applications inutiles et insidieusement énergivores donc polluantes, car gaspillage et déchets sont une thématique récurrente du volume) et d’autant plus insensée que ce qui adviendra réellement échappe à son champ d’action et se déroule à sa marge.
Si l’on est passé avec “Délit de photographie aggravé” par la case fantastique, on aura aussi des textes flirtant avec la science-fiction. Ce sera le cas avec “Insulation I ” où après les contraintes du confinement la multiplication des interdits, en quelques pages à peine, dessine à la fois paranoïa et dystopie, ou avec “Insulation II”, abordant également, à travers un soupçon de dérive psychologique, le confinement, la liberté, la pollution – mais surtout un prix à payer car la camarde est tapie à l’arrière-plan. Moins sombre, “Jules et Germaine” met en scène une idylle entre deux robots, l’un de restauration, l’autre de sécurité, et apparaît comme une jolie fable science-fictive. On reste à la frontière de l’anticipation avec “Conte du septième mois lunaire” : les amateurs d’imaginaire verront peut-être venir la fin de ce présent-futur mettant en scène un triple panoptique, celui d’appartements offrant de larges vues sur l’intérieur d’autres appartements, celui des réseaux sociaux et celui d’une émission de téléréalité. Mais regarder n’est pas comprendre, et encore moins comprendre ce que l’on est.
On trouvera aussi dans ce recueil des textes qui font office de respiration. En abordant la réalité non pas à travers l’œil d’une expatriée riche et oisive mais à l’autre extrémité du spectre de la société, par le bas de l’échelle et par le biais d’une migrante recrutée comme employée de maison “Le seuil de beauté” apparaît comme un récit mûr et très humain. Si “Le radio-réveil”, qui décrit l’hypnose par un radio-réveil lumineux d’un enfant exposé au jet-lag apparaît plus comme une scène que comme un véritable récit, si “Le Naufrage”, plus qu’une nouvelle, se lit comme le tableau fluctuant au fil du temps d’un bord de mer, d’un lieu de fête et de villégiature qui devient désert et finit par dessiner en creux la pandémie, ces deux textes prendront plus loin toute leur importance. C’est ainsi, par exemple, que la table du “Naufrage” réapparaît dans “Le singe et la noix de coco”, récit poétique qui dessine, peut-être, un futur plus lointain, et plus apaisé, que celui où reviendra l’appareil à diodes électroluminescentes.
Plus trouble, plus inquiétant, “Tris sélectifs” anticipe en quelque sorte la dernière nouvelle du volume. Dans un de ces temples de l’artificialité que sont les galeries commerciales, entre consommation de masse pour les uns et de riches pour les autres, les escalators déversent tout aussi bien les clients que leurs ordures, comme si l’humanité devenait en quelque sorte indissociable, et même indiscernable, de ses propres déchets. Le tout vu à travers les yeux d’un vigile incapable, comme tout un chacun, de voir et de comprendre ce qu’il a sous les yeux, et incapable,in fine, de discerner le réel de ses propres fantasmes.
« Il y avait là des biologistes, des océanologues et des physiciens, mais aussi des historiens qui dressaient peut-être la dernière histoire culturelle de la planète. »
L’effondrement qui guettait, qui était en germe, en filigrane, entre les lignes, qui depuis le début du recueil s’esquissait entre pandémies, guerres, gabegie des ressources et production insensée de détritus, a fini par advenir. Le futur décrit dans “Nouvelle genèse” apparaît donc à la fois comme une suite logique et comme une fin programmée. Dans un tel avenir l’humanité aura laissé derrière elle plus de monceaux de détritus que de vestiges de grandeur. L’archéologie du futur sera une archéologie des déchets. Le ressac du passé sera celui des poubelles. Des temps révolus, les marées feront revenir les ordures. Et beaucoup aura disparu, et beaucoup ne seront plus. “De fait”, écrit Julie Moulin, “les chercheurs comme elle, qui documentaient la fin, le déraillement, bien qu’on les tolérât pour l’instant, rejoignaient la longue liste des espèces menacées.” Ce qui revient, ce qui porte la mémoire (“ Se pouvait-il que les souvenirs habitassent les objets que l’humanité avait fabriqués puis rejetés, comme le bernard-l’ermite vole la coquille d’autres gastéropodes pour ne pas se dessécher ?”), c’est par exemple le radio-réveil rencontré dans un des textes précédents, inexplicablement résistant à l’immersion, devenu artefact incompréhensible, d’ores et déjà fétiche, relique mystique, miraculeuse ou spirite, permettant la divination du passé, ou peut-être sa simple réminiscence. Ce qui n’est pas si mal dans ce futur si proche où, à l’exception des déchets, tout change et surtout disparaît.
On peut donc parler de fix-up pour ce recueil de quinze textes qui forment un tout cohérent. Beaucoup de réalisme, une pointe d’angoisse et de psychologie, un soupçon de fantastique, un zeste de science-fiction, mais au final une progression vers une plus grande lucidité au sujet de notre monde et de l’avenir vers lequel il se dirige. Une lucidité mais aussi une clairvoyance car, à l’image des dérives mentales et des omniprésents micro organismes – virus, bactéries, parasites –, à l’image de ces déchets dont nul n’a vraiment idée avant qu’ils ne viennent affleurer à la surface, en signe avant-coureur d’une inévitable submersion, beaucoup reste longtemps sous le seuil du visible avant d’émerger directement ou indirectement dans le champ de la conscience. Dans les récits de Julie Moulin, le crucial se joue souvent au quotidien, à travers des micro-évènements, des micro-avertissements venant s’insérer dans la sphère domestique, y déstabiliser et estomper le présent en un délitement sans violence, un effondrement lent mais que rien désormais ne saurait arrêter.

Titre : L’Insulation
Auteur : Julie Moulin
Couverture : Denis Couchaux
Éditeur : Thierry Marchaisse
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 158
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : janvier 2026
ISBN : 9782362803161
Prix : 18 €
Les éditions Thierry Marchaisse sur la Yozone :
« L’essence de l’art » par Denis Couchaux
« Les troubles du récit » par J.M. Schaeffer
« Lettres à Flaubert »
« Lettres à Alan Turing »
« Dictionnaire des mots manquants »
« Dictionnaire des mots en trop »
« Dictionnaire des mots parfaits »