Holly Gibney, qui travaille pour l’agence d’investigation Finders Keepers, est sollicitée par Penny Jaynes, dont la fille de vingt-cinq ans, une jeune bibliothécaire du nom de Bonnie, a disparu trois semaines auparavant. Une disparition étrange : non loin d’une boutique d’alimentation où elle avait ses habitudes, on a retrouvé sa bicyclette avec, scotché sur le cadre, un message ambigu. À partir d’une enquête en apparence banale, où interviennent plusieurs personnages récurrents – Jérôme son associé chez Finders Keeepers, Pete, un policier en retraite, Izzy, policière en activité, et Barbara, la sœur de Jérôme –, Holly va se retrouver malgré elle sur la piste d’un tueur en série qui jusqu’alors était parvenu à rester sous les radars.
Pas de mystère dans ce roman de Stephen King, du moins pas celui de l’identité des coupables : on les connaît dès les tous premiers chapitres, le mystère sera plutôt celui de leur motivation, et le suspense sera d’une part celui de l’investigation menée par Holly et ses amis, d’autre part le destin des individus approchant les tueurs, qui tomberont entre leurs griffes ou au contraire s’en éloigneront à temps. Une intrigue de plus de cinq cents pages qui permet à Stephen King, qui a toujours été un fin observateur de la société américaine, de mettre en scène, en un filigrane assez évident, et malgré le retour au pouvoir des démocrates, une Amérique trumpiste activement scindée en deux par le sinistre populiste, flattée dans ce qu’elle a de plus bas et encouragée à la négation des évidences, une Amérique où, à l’autre extrémité du spectre, l’idéologie woke fait également des ravages, une simple enseigne d’établissement avec une figure d’indien étant désormais considérée comme raciste. Le fanatisme religieux – mais ce n’est pas nouveau chez King – y apparaît aussi dans ses aspects les plus épouvantables. Pour contrebalancer l’horreur, Stephen King glissera deux grands fantasmes américains, l’argent et la réussite : Holly hérite d’une fortune, et Barbara, poète en herbe, obtient d’emblée un prix.
Époque oblige, il ne faut pas négliger le féminisme. C’est pourquoi Stephen King développe encore le personnage de Holly Gibney, déjà bien connu de ses lecteurs. Et c’est là où le bât commence à blesser. En insérant, assez artificiellement semble-t-il, une histoire d’invite sexuelle (Holly gifle un type qui lui fait des avances puis fait une dépression de plusieurs années), l’auteur donne l’impression de vouloir à tout prix – mais sans vraiment s’en donner la peine, comme si d’une certaine manière il s’en moquait – placer le double cliché victime/résilience désormais inévitable. Le tableau psychologique qui en résulte, un mélange femme forte / femme fragile qui, en toute subjectivité, ne sonne pas très juste, nous semble bien loin d’être convaincant. Autre réserve, comme dans « Carnets noirs », « Si ça saigne » ou « Après », King donne l’impression de ne pas maîtriser l’aspect policier de son intrigue. On laissera aux lecteurs et lectrices le soin de juger si le fait que la bicyclette abandonnée ne soit pas volée apparaît vraisemblable, ou d’estimer si la découverte par Holly d’une boucle d’oreille de la disparue dans l’allée voisine est autre chose qu’un artifice narratif rien moins que grossier. Par contre, King a beau se démener et convoquer tout son talent, il ne parvient guère à faire avaler au lecteur l’invraisemblance devenue presque rituelle de bien des polars, celle de l’investigatrice se rendant chez les tueurs sans prévenir quiconque, alors qu’elle est en lien sur cette affaire avec une foule de personnes et qu’elle passe par ailleurs une partie de son temps à téléphoner au moindre prétexte. Monumentale erreur dont la même Holly Gibney, qui plus est, s’est déjà rendu coupable dans « Si ça saigne », ce qui la rend doublement impardonnable.
Mais nous ne voudrions pas donner l’impression d’écrire une chronique à charge. Comme dans « Billy Summers », il faut oublier les motifs de rupture de la suspension d’incrédulité pour apprécier l’auteur là où il excelle : une description de l’Amérique au quotidien à travers laquelle les protagonistes prennent réellement vie. King sait mettre en scène les bourreaux comme les victimes, les individus principaux comme les personnages secondaires. Chez Stephen King, et sans doute est-ce l’un de ses plus grands talents, il n’y a jamais de figurants, de simples silhouettes : tous ont une épaisseur qui leur est propre, et dont la somme contribue pour une grande part à la densité du roman. Car au-delà de l’intrigue policière et de l’aspect thriller, ce « Holly », à la fois dense et révélateur, s’appuie bien plus que sur une simple toile de fond.
Car, derrière les délires complotistes et autres antivax mis en scène dans « Holly », derrière l’hypothèse pseudoscientifique – qui n’a pas grand-chose à envier aux délires criminels des nazis ou d’une comtesse Bathory – poussant le tueur à perpétrer ses assassinats, Stephen King ne dessine pas une simple dérive sectaire ou une banale mouvance marginale. Nous ne sommes plus dans l’anecdote mais dans le tableau, et ce tableau, c’est celui de l’Amérique toute entière. Il n’y a rien d’anodin au fait que King ait choisi de mettre en scène un assassin ayant derrière lui une carrière scientifique – un individu dont les failles se sont transformés en béances dans lesquelles a fini par sombrer tout ce qui en lui était cartésien, un individu qui a laissé la conviction l’emporter sur la raison. Le naufrage qui décrit King n’est pas celui d’un individu, mais celui d’un pays tout entier. Un pays déjà en train d’abandonner l’examen des faits et de jeter la raison aux orties, un pays où le débordement de la conviction sur les domaines relevant de la science et d’elle seule témoigne d’une confusion mentale gravissime. L’Amérique que décrit Stephen King, c’est celle de l’entre deux mandats d’un milliardaire aux propos ouvertement rétrogrades, une Amérique en train de se laisser convertir au fachisme ou qui se laisse assommer sans réagir par les poussées populistes devant lesquelles l’auteur – donnant plus d’une fois l’impression d’être bien seul – a toujours refusé de baisser la tête. L’Amérique que dessine Stephen King, c’est celle d’un pays capable du meilleur et du pire et qui désormais – et en toute connaissance de cause – semble désormais opter systématiquement pour le pire. En ce sens, la valeur sociologique de ce roman est immense. L’auteur aura sonné en vain le tocsin, mais « Holly », pour qui sait lire, apparaît comme une parfaite explication de ce qui se passe outre-Atlantique depuis quelques années.

Titre : Holly (Holly, 2023)
Auteur : Stephen King
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Jean Esch
Couverture : Studio LGF / Olga Kulyk / iStock.Poosan / Shutterstock
Éditeur : Le Livre de poche (édition originale : Albin Michel,2024)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 38359
Pages : 670
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : février 2026
ISBN : 9782253255079
Prix : 10,90 €
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