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Dans la forêt du croque-mitaine
Leon Ivar Menger
Pocket, n° 19966, traduit de l’allemand, polar, février 2026, 9,30 €


Dans le petit village de Katzenbrunn, au début des années quatre-vingts, on se méfie encore du croque-mitaine, mais il semble que le monstre ne soit pas seulement une légende. À quatre années pas si lointaines – 1969, 1973, 1975, 1976 – correspondent quatre disparitions d’enfants. Des enfants qui n’ont jamais été retrouvés. Kleist, le chef de la police, considère ces disparitions comme des évènements indépendants. Mais en 1986, à l’occasion de la petite fête foraine, c’est un nouvel enfant qui se volatilise : le croque-mitaine semble bel et bien de retour. Hans, policier désormais en retraite, a décidé de ne pas lâcher ces affaires. Il avait en effet promis à l’une des mères de retrouver son enfant, mais avait échoué – et la mère avait fini par mettre fin à ses jours. Il vient donc s’installer en villégiature à l’auberge du bourg. Il observe, il pose des questions.

1986, c’est aussi l’époque de l’accident de Tchernobyl. La radioactivité menace, on ne sait trop que croire, les habitants n’osent plus aller en forêt ni consommer le gibier et les végétaux locaux, on achète et on stocke des conserves dont les produits viennent de zones non contaminées. Une clinique psychiatrique, un pavillon de cure pour alcooliques viennent compléter le tableau. Mais les habitants du bourg ne valent peut-être pas tous mieux que les résidents de ces deux structures.

Si Hans trouve en Geli l’aubergiste, une veuve à qui il plaît bien et qui n’a pas oublié sa venue quelques années auparavant, une alliée de circonstance, ses interlocuteurs lui paraissent beaucoup moins clairs. Tous peuvent paraître suspects, à commencer par le pasteur Kaltbach, qui lui souffle le nom d’un habitant par qui il serait opportun de commencer l’enquête, le photographe Kord, sans préciser que celui-ci est déjà mort. Suicidé, même si sa mère n’y croit pas, en laissant derrière lui une lettre invoquant un faux motif.

Basé sur une succession de chapitres brefs, mettant en scène tour à tour les différents protagonistes – y compris le ravisseur dont on ignore l’identité –, « Dans la forêt du croque-mitaine » avance vite et sans temps mort. On y fait la connaissance de Kaltbach le pasteur, de Berlu, un simple d’esprit qui a séjourné dans la clinique psychiatrique et s’en est échappé, d’Oskar, dont la mère alcoolique vit dans la misère tandis qu’il sauve les meubles en travaillant à la menuiserie, de l’épicier Horn, du docteur Kumbiegl, responsable d’une clinique apparaissant, avec ses sous-sols et ses chambres d’isolement, comme un lieu de séquestration idéal, d’Annegret, une infirmière aux idées et aux méthodes assez peu orthodoxes, de Wilfried, son époux qui cache bien des choses dans sa cave, d’un boucher, d’un livreur à tête de cochon, de Georg Müller le paysan mutique, de Günther Kulka dont l’épouse Gisèle est à l’évidence perturbée.

Avec astuce, à petites doses, à l’aide de détails glissés ici et là, Ivar Leon Menger fait de chacun de ces protagonistes – et de quelques autres – autant de suspects potentiels. Tous ont des singularités, des zones d’ombres, des failles plus ou moins béantes, des secrets pas entièrement avouables. Tous ont tendance à s’épier les uns les autres, et pas forcément pour les bonnes raisons. Si l’on a en définitive très peu d’informations au sujet des fous hébergés au sein de la clinique psychiatrique, on finit par deviner que les plus fous pourraient bien être dehors. En semant des bizarreries qui sont autant de vraies ou de fausses pistes, Ivar Leon Menger décrit la société d’un petit village où chacun est suspect où la normalité elle-même finit par être suspecte. Où les crimes suspectés ou connus pourraient bien en dissimuler d’autres. Où il n’y a peut-être déjà plus personne pour racheter les autres.

À partir de ces éléments, l’auteur aurait pu faire de son roman un polar d’humour noir ou une comédie humaine particulièrement grinçante, mais la narration factuelle et la tonalité neutre préservent et même accentuent son aspect réaliste, et par conséquent son caractère horrifique. Dans ce tableau d’une petite société en apparence banale comme on peut en trouver partout, ce n’est pas seulement la silhouette du croque-mitaine qui se profile, mais tout le carrousel des monstres ordinaires qui se met à tourner – ces monstres que l’on fréquente au quotidien sans le savoir, ces individus que l’on peut croiser sans s’en rendre compte à chaque coin de rue.

Si « Dans la forêt du croque-mitaine » apparaît donc comme un véritable whodunit, il en donne au lecteur un peu plus que celui-ci n’en attendait. On frémit donc ici et là en découvrant plus d’un abîme de noirceur et en se demandant qui est le véritable coupable. Narré au présent, écrit sans fioritures, segmenté en brefs chapitres de quelques pages qui lui permettent de garder le rythme, « Dans la forêt du croque-mitaine » se lit tambour battant et sans difficulté aucune. Un petit polar sympathique pour un auteur qui, remerciant toute l’équipe éditoriale de Belfond dans sa postface, semble ravi d’être traduit en français.

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Titre : Dans la forêt du croque-mitaine (Finster, 2024)
Auteur : Ivar Leon Menger
Traduction de l’allemand : Justine Coquel
Couverture : Studio Robert Laffont / Dirk Wüstenhagen / Arcangel
Éditeur : Pocket (édition originale : Belfond, 2025)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 19966
Pages : 394
Format (en cm) : 10,7 x 17,5
Dépôt légal : février 2026
ISBN : 9782266356602
Prix : 9,30 €



Hilaire Alrune
1er mars 2026


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