« Bleus, blancs, rouges », voilà un roman qui peut effrayer de par son épaisseur : 960 pages en version poche. De plus, il s’agit du premier tome d’une trilogie et c’est le plus fin. Mais ce serait un tort de passer à côté, de jauger un livre par sa seule épaisseur, parce qu’il se révèle passionnant de bout en bout et qu’il ne manquera pas de nous replonger dans une époque tourmentée.

Le prologue se passe en mai 1968 en pleine manifestation étudiante, quarante pages trépidantes qui se lisent en apnée, tant le lecteur est pris dans la mécanique du récit. Il donne le ton, l’ennui n’est pas de mise, mais le spectaculaire. Dix années plus tard, la cocotte minute est encore sous pression. Attentats, tueries, enlèvements, magouilles, rackets, personne n’est blanc ou noir, chacun traîne ses casseroles, doit vivre avec sa conscience. Les personnages principaux sont symptomatiques de cet état. Jacquie et Marco étaient pleins d’idéaux, mais la première va jouer avec ses indics, le second, corse, catholique, va vite dévisser, œuvrant dans l’antigang et dans le SAC (Service d’Action Civique). La pression est permanente, seuls comptent les résultats. Qu’on se rassure, un glossaire des acronymes figure en fin d’ouvrage, ainsi que le jargon policier et les mots étrangers que vous pourrez croiser au fil des pages. Des services de police avec leurs vedettes, ce n’est pas ce qui manquait, chacun voulant tirer les marrons du feu. La collaboration, le partage des renseignements n’appartiennent pas à leur vocabulaire. C’est impressionnant de voir comment ils se tiraient dans les pattes.
Soyons clair, il s’agit d’un roman, mais le contexte historique est très fouillé, les personnes existantes sont légion, aussi bien dans la police, la politique... que dans le showbiz. De plus, la France n’est pas le seul terrain d’action, l’Afrique représente un enjeu important. C’est ainsi que Vauthier est partout, aussi bien dans le proxénétisme, les boîtes de nuit qu’en Afrique, car il connaît Bokassa, Bongo et j’en passe. Bien sûr, le Monarque, comprendre Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la république, est aussi dans son carnet d’adresses. Les intérêts nationaux, mais aussi privés, justifient bien des coups de force. Tous les coups étaient permis, tout le monde était sous écoute, les agitateurs étaient identifiés, surveillés. Il va de soi que les gauchistes, les cocos représentaient le mal suprême que chacun tentait d’infiltrer avec ses pions pour avoir des renseignements de première main et prendre un coup d’avance sur les autres services. Alors que certains courent après Geronimo, les filles (les prostituées de luxe) de Vauthier le surveillent pour la SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage). Il est incroyable d’assister à ce cloisonnement, de voir comment le système se muselait de lui-même. Le lecteur en prend plein la tronche au sens figuré, pas comme certains qui en prennent plein la gueule pour casser une grève, effrayer la concurrence ou autre déchainement de violence gratuite.
Lire « Bleus, blancs, rouges » revient à s’immerger dans une époque trouble, mouvementée. Les personnages sont très fouillés, les principaux comme les secondaires, et participent à cette immersion dont on peine à sortir. Quand on rentre dans cette histoire, impossible de le faire timidement, de se contenter de quelques pages chaque jour, il faut sa dose de sensations, de révélations, d’émotions comme certains protagonistes se sniffant leurs lignes de coke. Finalement les 960 pages avec glossaire, index des personnages, sources ne tiennent pas si longtemps que ça face à cette soif d’avancer, le lecteur devient partie prenante du récit, il en demande toujours plus et une fois la dernière page atteinte, l’envie d’embrayer avec la suite est forte. Bien sûr, les grandes lignes sont déjà connues (le résultat des élections de 1981, le cas Kadhafi...), mais tout le sel de cette trilogie de Benjamin Dierstein se situe dans les interstices, dans les zones d’ombres qu’il éclaire à sa manière. C’est brillant et très spectaculaire. Ce livre a remporté le Prix Landerneau 2025, une distinction hautement méritée et il rejoint au rang des lauréats, Thomas Cantaloube avec « Requiem pour une république », un titre auquel j’ai tout de suite pensé à la lecture du présent roman.
Il y aurait tant à dire sur ce roman, sur les personnages fictifs et réels, les intrigues multiples, les faits d’armes de l’époque qu’il vaut mieux s’abstenir et conseiller la lecture pure et simple sans chercher à distinguer ce qui est vrai de ce que l’auteur a inventé. De sa plume nerveuse, Benjamin Dierstein nous replonge avec brio à la fin des années 70, il en met plein la vue sans verser dans l’outrance. Il s’agit d’une performance de toute beauté ; tel un équilibriste, il suit son fil rouge autour de Geronimo, une quête agrémentée d’à-côtés multiples.

« L’étendard sanglant est levé » et « 14 Juillet » sont déjà en librairie, mais en grand format. Saurez-vous attendre leur sortie en poche pour retrouver Jacquie Lienard, Marco Paolini, Robert Vauthier et Gourvennec ? « Bleus, blancs, rouges » les a déjà passés à la moulinette, les événements vécus les ont changés à jamais et ils ne sont sûrement pas au bout de leurs émotions...
Titre : Bleus, blancs, rouges
Auteur : Benjamin Dierstein
Couverture : Mai 1968, Paris. D’après photo © Gilles Caron, Dist. GrandPalaisRmn/Gilles Caron. Fête du Mardi Gras au Palace, février 1980. D’après photo © Bernard Charlon/Gamma-Rapho.
Éditeur : Gallimard (Première édition : Flammarion, 2025)
Collection : Folio Policier
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 960
Format (en cm) : 10,8 x 17,8
Dépôt légal : décembre 2025
ISBN : 9782073117779
Prix : 12 €
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