Nous voilà donc en 1962 sur les hauteurs de Hollywood, où la Fox engloutit des millions de dollars dans le tournage de Cléopâtre avec Liz Taylor. Robert Kennedy se démène comme il peut pour cacher les frasques sexuelles de son frère, président des États-Unis. Le LAPD est en alerte, car un tueur en série sème la terreur dans la ville. Marilyn Monroe, l’icône des années 50, est à son apogée et glisse de façon mortifère vers la drogue, l’alcool et les mauvais choix de carrière. Dans ce train fantôme de l’histoire américaine, où les freaks sont des politiciens véreux, des journalistes à scandales et des flics corrompus, Freddy Otash, détective privé de la pire espèce (Freddy O. est un ancien flic qui s’est fait virer), est engagé par Jimmy Hoffa pour faire du chantage aux frères Kennedy en utilisant la relation cachée entre le président et Marilyn.
Petite parenthèse : si vous ne connaissez pas l’histoire de Jimmy Hoffa, nous ne pouvons que vous conseiller le visionnage de l’excellent "The Irishman" (2019) disponible sur Netflix Ce film de Martin Scorsese retrace la vie de ce personnage haut en couleur de l’histoire populaire des États-Unis, avec, dans le rôle de Hoffa, un Al Pacino magistral. Mais revenons à James Ellroy.
Le 4 août 1962, Marilyn Monroe, alors âgée de 36 ans, est retrouvée morte dans sa demeure de Los Angeles. Très vite, le LAPD conclut à un suicide lié à une overdose de barbituriques. La presse à scandale dévoile ses addictions et les rumeurs vont bon train. Certaines personnes évoquent ses liens avec la famille Kennedy. Suicide, complot, assassinat ? Toutes les pistes sont encore possibles et personne ne sait vraiment ce qu’il s’est passé ce jour-là dans la demeure de la star. Alors que la ville est en émoi, Freddy Otash bouillonne en pensant au paquet de fric qu’il pourrait se faire, car, quelques jours avant la mort de Marilyn, il s’est introduit chez elle pour y planquer des micros.
Avec Les Enchanteurs , James Ellroy poursuit sa réécriture de l’histoire des États-Unis, mêlant personnages historiques et fiction, brouillant volontairement les pistes pour mieux plonger les lecteurs et les lectrices dans les méandres de la Cité des Anges. On retrouve avec plaisir le style d’Ellroy : ses phrases courtes, son écriture syncopée et très dense. Les Enchanteurs est un récit complexe, aux multiples personnages, où l’intrigue principale est entrecoupée de plusieurs sous-intrigues. C’est un récit labyrinthique, servi par “une écriture à l’os dégraissée de toutes descriptions superflues, de tout décor inutile” * dans la grande tradition ellroyenne, et le lecteur doit s’accrocher pour ne pas se perdre dans ce dédale abyssal de paranoïa où tout le monde semble prêt à la trahison pour l’argent, la gloire ou simplement pour sauver sa peau.
James Ellroy est un maestro de la littérature ; chaque livre est un nouveau coup porté à l’édifice du mythe américain. Dans Les Enchanteurs, il prend beaucoup de plaisir à détruire le mythe de Marilyn Monroe, icone déchue d’une industrie cinématographique cynique et dénuée de toute valeur autre que le dollar. Et même si chacun de ses livres est basé sur des recherches précises et détaillées, Ellroy n’est pas un historien, et chercher quelques vérités historiques dans ses livres est, à mon avis, une gageure. En revanche, c’est un écrivain au regard aussi affûté que ne l’est sa plume, et un observateur incroyable de la nature humaine et des drogues que sont le pouvoir et l’argent. Ellroy déforme la réalité, la tord pour mieux l’exposer au yeux des lecteurs.rices.
Ces livres sont des mensonges où se cachent des vérités.
On peut reprocher à ce livre ce que l’on reprochait déjà aux deux précédents romans de l’auteur cités en début de chronique : une chronologie hyper détaillée se déroulant sur trois mois, quasiment jour après jour, sur plus de 600 pages, donnant parfois un sentiment de lourdeur et de manque de rythme. Cet aspect de l’écriture d’Ellroy, presque chirurgicale, peut rebuter ou au contraire fasciner, selon le moment où l’on se lance à l’assaut d’une telle montagne de noirceur. Pour ma part, la lecture d’un livre de James Ellroy est toujours un événement qui me laisse des images fortes en mémoire. J’en ressors toujours un peu éreinté, et il me faut plusieurs jours avant de reprendre un livre. Encore une fois, la magie noire a opéré, et Les Enchanteurs n’a pas fait exception à la règle. Ces enchanteurs m’ont enchanté.
Titre : Les Enchanteurs (The Enchanters, 2025)
Auteur : James Ellroy
Traduction de L’Anglais (Etats-Unis) : Sophie Aslanides et Sévérine Weiss
Couverture : Editions Rivages
Éditeur : [Payot Rivages] (première édition, 2023)
Collection : Rivages/Noir
Site Internet : [page du roman] (site éditeur)
Pages : 672
Format (en cm) : 11 x 3 x 17 cm
Dépôt légal : Octobre 2025 pour la présente édition
ISBN : 978-2743668310
Prix : 12,50 €