Avec Jean-Pierre Escofier, les dés sont d’emblée jetés : dès les généralités, le lecteur comprend par lui-même, à l’aide à la fois d’anecdotes, d’exemples et de grands constats astronomiques, que l’espace est indissociable du temps. Par exemple, le fait que la Terre ne revienne pas à sa place initiale par rapport au soleil en trois-cent-soixante-cinq jours exactement a été responsable du décalage des calendriers julien et géorgien en fonction des pays, ce qui fait qu’Isaac Newton dispose selon les uns et les autres de deux dates de naissance distinctes et que deux personnes ont pu être à la fois enterrés le même jour et à des dates différentes. Le lecteur comprendra également l’essentiel du propos, le sujet même de l’ouvrage : la projection d’une partie de la surface d’une sphère sur une carte plane étant en toute rigueur impossible, mathématiciens et topographes s’efforcent de faire non pas les cartes les plus justes, mais les moins fausses, c’est-à-dire celles où l’erreur sera moindre.
On en savait beaucoup (et sans doute bien plus que le commun des contemporains dont beaucoup croient encore que la Terre est plate) depuis Platon et Aristote, qui, plusieurs siècles avant notre ère, discutaient de la rotondité de la Terre. Constats d’ordre d’apparition des îles ou des côtes par les marins, des mâts puis des bateaux par les insulaires, étude des astres, de leurs éclipses et de leurs ombres : dans “Le Temps de l’Antiquité”, Jean-Pierre Escofier nous rappelle les miracles d’intuitions et de raisonnements géométriques des Anciens. Le gnomon (antique mais encore utilisé de nos jours pour la mission martienne Insight), les arbalestrilles, alidades et pinnules, l’équation du temps et la méridienne formant une courbe en huit (qui n’est pas figurée dans l’ouvrage, mais que l’on peut voir par exemple gravée sur plusieurs mètres dans le dallage de l’Hôtel Dieu à Tonnerre), autant de concepts et d’objets techniquement simples qui permettent de saisir l’essentiel. Mais l’auteur n’oublie jamais les anecdotes liant les aspects purement scientifiques aux fantaisies de l’esprit humain, telle la définition du tout premier méridien par Ptolémée, au second siècle de notre ère, comme passant par les îles Fortunées ou îles des Bienheureux… qui n’existent pas !
Une fois l’essentiel compris, l’humanité peut avancer (ou parfois reculer) à grands pas. L’époque médiévale n’a pourtant rien du trou noir de l’esprit que certains imaginent : “Le Temps du Moyen-Âge”, c’est celui de la diffusion en Europe de la Cosmographie de Ptolémée, avec ses cartes et ses méridiens, des traités de Joannes de Sacrobosco, de la première relation, pour part réelle et pour part fictive, d’un tour du monde par Jean de Mandeville, mais aussi, sous d’autres cieux, de la construction de quadrants gigantesques à Samarcande. La fin du moyen-âge ouvrira l’ère des explorateurs : premiers globes terrestres, voyages de Colomb et de Magellan, essor des cartographes (Oronce Fine), des méthodes de triangulation (Gemma Frisus) et enfin des atlas (Mercator, Obelius). Pour autant, on ne quitte jamais le ciel des yeux : avec les chapitres suivants, “Le système solaire”, “Les observations de Galilée” et “De la mesure de la Terre à celle du système solaire”, on aborde Copernic et le soleil en position centrale (une idée déjà formulée dans l’Antiquité), Johannes Kepler, Galilée et l’observation des satellites de Saturne, et le problème toujours épineux de la précision des cartes : une fois encore, le lecteur prend la mesure du caractère indissociable de l’étude des astres et de la mesure de la terre. On est encore aux époques des esprits dits universels, cartographes et astronomes sont parfois les mêmes, comme Willebord Snel van Royen, et, si les observations s’accumulent, si les gains de précision sont indéniables, c’est aussi grâce aux inventions continues – lunettes astronomiques, instruments de Picard et de Pierre Vernier, micromètre d’Adrien Auzout, dont l’inspiration (une toile d’araignée dans une lunette), aurait pu figurer dans l’essai « Heureux hasards » de Tim James – mais aussi aux échanges continus entre savants et à la diffusion du savoir grâce aux grandes académies scientifiques comme la Royal Society.
Viennent ensuite les grands projets pour confirmer l’aplatissement de la Terre aux pôles : il faut pour cela calculer de manière précise les distances entre degrés de méridiens. “Les travaux du XVIIIème siècle : forme de la terre et cartographie” raconte ces aventures méticuleuses, qu’elles soient hexagonales, nordiques, ou sud-américaines (qui voudra en savoir plus sur l’odyssée de La Condamine et consorts pourra se référer au très bel essai de Florence Tristram, « Le Procès des étoiles »). De l’amélioration continue des mesures (y compris de celles du temps avec des montres de plus en plus précises), fort utiles pour éviter les catastrophes maritimes telles que celles de la flotte anglaise après le siège avorté de Toulon en 1707, découleront les grands travaux cartographiques du XVIIIème siècle, mais c’est “Autour de la Révolution ” que toutes les mesures, trop diverses et sujettes à un énorme travail d’uniformisation, se trouveront liées par l’unité de longueur elle-même définie à partir de la mesure de la Terre. “De 1820 à 1960” viendront les cadastres, les relevés hydrographiques, les cartes d’État-major, et – toujours le rapport entre l’espace et le temps – l’établissement d’une heure identique partout en France. Enfin, “L’époque spatiale” verra la définition atomique du mètre puis de la seconde, l’essor des satellites et de nouveaux systèmes de mesure, jusqu’aux plus récents réseaux de satellites chinois.
Riche, dense, passionnant de bout en bout, ce « Mesurer la Terre » apparaît comme le panorama érudit de deux millénaires – et même plus encore – d’astuces et d’ingéniosité, d’observations et de créativité, de découvertes et d’intuitions, de calculs laborieux et d’idées de génie, mais aussi de méthode, d’obstination, de persévérance, d’échanges et de sacrifices personnels. À travers cette histoire se profilent nombre des personnalités mémorables dont la plupart ont été l’objet d’une biographie, voire même de plusieurs, et se dessinent des expéditions qui pour certaines n’appartiennent pas seulement à la science, mais aussi à la légende. Une lecture passionnante qui donnera à bien des lecteurs l’envie d’en savoir plus : un index fourni, des notes et références et quelques pages de bibliographie leur serviront de boussole pour repartir à la découverte d’un monde vu avec une acuité nouvelle, et à la pleine mesure de leur curiosité.

Titre : Mesurer la Terre
Auteur : Jean-Pierre Escofier
Couverture : Ava Bitter / Shutterstock
Éditeur : Dunod
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 321
Format (en cm) :14 x 21,5
Dépôt légal : octobre 2025
ISBN : 9782100880522
Prix : 20,90 €
Les éditions Dunod sur la Yozone :
« L’Aventure Apollo » par Charles Frankel
« Heureux hasards » par Tim James
« Extraterrestres, ce que dit la science » par Adam Frank
« Rencontrer la vie ailleurs avec Alien » par Arnaud Cassan
« Aimer un robot avec Blade Runner » par Frédéric Landragin
« Et si le temps n’existait pas ? » par Carlo Rovelli
« Pasteur à la plage » par Maxime Schwartz et Annick Perrot
« Schrödinger à la plage » par Charles Antoine
« Pythagore à la plage » par Jean-Paul Delahaye
« L’Aventure extrordinaire des plantes voyageuses » par Katia Astafieff
« Les plantes font leur cinéma » par Katia Astafieff
« À la recherche de l’arbre-mère » de Suzanne Simard
« Biomimétisme » par Jean-Philippe Camborde
« L’apocalypse des insectes » par Olivier Milman
« À la découverte des araignées et autres arachnides » par Christine Rolin
Encore un peu de sciences sur la Yozone :
« Lettres à Alan Turing », collectif
« La Vie spectrale » par Éric Sadin
« Intelligence artificielle : La plus grande mutation de l’histoire » par Kai-Fu Lee
« L’intelligence artificielle n’existe pas » de Luc Julia
« L’Apocalypse des insectes » d’Oliver Milman
« L’Odyssée des fourmis » d’Audrey Dussutopur et Antoine Wystrach
« Comment pensent les animaux » de Loïc Bollache
« Éloquence de la sardine » par Bill François
« Fascinantes araignées » par Christine Rollard
« Biomimétisme » par Jean-Philippe Camborde
« Le Monde caché » par Merlin Sheldrake
« À la recherche de l’arbre-mère » de Suzanne Simard
« Pasteur à la plage » de Maxime Schwartz et Annick Perrot
« Schrödinger à la plage » de Charles Antoine
« Le Théorème du parapluie » par Mickaël Launay
« Mon odyssée dans l’espace » par Scott Kelly
« Chroniques de l’espace » par Jean-Pierre Luminet
« Chasseur d’aurores » par Jean Lilensten
« Mojave épiphanie » par Ewan Chardronnet (dans notre sélection Noël 2017)
« Tout est chimie dans notre vie » de Mai Thi Nguyen-Kim