« Tandis que l’homme commençait à s’écouler le long du caniveau légèrement en pente, il continuait de me parler. (…) Il n’émettait en réalité que quelques sourds borborygmes, qui se transformèrent en gargouillis puis en bulles rosâtres, crevant à la surface d’un cône tronqué. Tout bruit fut bientôt couvert par un glougloutement du ruisseau : les fluides contournaient les organes à peine plus compacts et encore vaguement reconnaissables. »
Une maison dans la bruyère, une clinique des regards, une mystérieuse O, un futur parti en capilotade, presque au sens propre du terme : tout, dans ces vingt séquences d’un monde proche mais qui ne nous tend pas vraiment les bras, apparaît très organique, depuis les abominables écrase-têtes à retardateurs-amortisseurs hydrauliques reléguant les diverses formes de lobotomie jusqu’à présent connues au rang d’aimables distractions jusqu’aux humains déformés en non moins abominables sarcophores. Les chutes vertigineuses et programmées des chirurgiens vers la brigade des fossoyeurs, les greffes et les exérèses, les migrations, les errances et la toxicomanie : “L’autre côté de l’indifférence”, ce sont vingt séquences qui semblent sous influence de dessinateurs comme Bilal, Moebius, Druillet et quelques autres dans leurs œuvres les plus morbides et les plus noires, vingt séquences d’un avenir post-exotique, pour reprendre une formule d’Antoine Volodine, un avenir beaucoup plus terminal que radieux.
« Même les fictions les plus échevelées, les fantaisies (ces folles du logis) sont construites au sens architectural du terme, comme la ville. Y compris les narrats, les romances, les entrevoûtes, les récits abracadabrantesques qui ne tiennent pas debout sont en réalité stables et cohérents, là où la vie est foisonnante de tentatives incohérentes et accumulation de formes toujours en déséquilibre. »
Changement de contexte pour “Sidérante huit cent treize”, axée autour d’une cité des Anges souterraine nommée Borges, tour de Babel inversée, avec pour double et reflet à l’air libre Segrob, anagramme évident de Borges (auteur auquel on trouvera bien d’autres allusions, comme par exemple les jaguars ou l’aleph d’« Alephramize »), un monde composite qui emprunte à bien des univers et sans doute à bien des époques, avec des éléments biopunk, cyberpunk, mais aussi absinthiques (“le souffle anodisé des fées vertes”), monacaux, nostalgo-bucoliques et autres encore. Nul hasard en ce récit d’anticipation, si parmi ce que vend une dealeuse, la fameuse sidérante huit cent treize montée de la cité souterraine “avec sa chevelure hirsute de serpents, de seringues souples et de clefs neuronales au bout de leurs câbles”, se trouvent surtout des “utopies chimiques”. Dans “Sidérante huit cent treize”, on trouvera des trajectoires humaines complexes, comme celle de ce personnage ayant abandonné la lecture pour les paradis artificiels avant que l’écriture, par le biais de l’art épistolaire, n’advienne comme une forme de rédemption, ou celle d’Orfeus / Orphée, déclinaison future du musicien et prophète de l’époque antique mais auquel – car dans le monde des Sidérantes les rêves ne sont jamais loin – le lecteur pourra trouver, au-delà de la parenté phonétique, la note onirique et l’apparence physique d’un Morpheus de Matrix / Morphée de l’antiquité. Des urbanismes riches et variables qui peuvent évoquer « Osgharibyan », une ferme des livres manifestement inspirée par les sinistres « fermes des morts » décrites par Patricia Cornwell ou consorts, un improbable et fantastique dieu des écrivains, des rituels, des refuges, une Archéobiblée, bibliothèque primaire au sens des forêts primaires, et bien d’autres éléments composent un puissant entrelacs de vécus et de mythes, tous tissés sur une trame de livres omniprésents sous mille déclinaisons inattendues (on pourra penser aux monumentaux « Vélum » et « Encre » du britannique Hal Duncan) et, sans doute, comme le Verbe, depuis toujours à la source de toute chose.
« La croisière servile s’abîme dans l’indifférence générale, s’en va lentement sombrer au large. »
Changement de lieux et d’époque une fois encore avec l’organisation par une étudiante d’une expédition aux confins (presque) oubliés de l’humanité, dans les ruines de la capitale de l’hémisphère sud de Mahara, tantôt découvertes et tantôt enfouies au gré des vents et des mouvements dunaires ; tout comme les vestiges, les rares autochtones apparaissent et disparaissent de manière imprévisible, émergeant des nuages de sable ou s’y effaçant. Mais les découvertes ne sont pas seulement archéologiques, et, comme dans “L’autre côté de l’indifférence” l’on retourne aux horreurs de type organique : les enfants, du moins ce qu’il en reste, ne sont pas, du moins pas tous, utilisés comme banques d’organes comme on peut le voir dans la littérature de genre (par exemple dans « Frères de chair » de Michael Marshall Smith), mais ici comme un cauchemar terminal de mémoire (le lecteur découvrira de quel type de mémoire il s’agit), individus atrophiés plantés à même le sol, entre végétal et humain, dont l’utilité demeure longtemps mystérieuse. Ainsi débute, en une vision surréaliste et un brin macabre, la novella “L’Informelle”. Mais s’il y a dans les récits de Léo Kennel quelque chose de l’inventivité débridée d’un Brussolo au meilleur de sa forme et du morbide affirmé d’un David Cronenberg, Léo Kennel va plus loin que ce qui chez d’autres artistes serait, au sens clinique du terme, un climax, avec l’entrecroisement d’une narration chronologique de l’étudiante et de la résurgence de ses “Proses de l’intérieur du chien”, cahiers intimes de ses aspirations à la poésie ou mémoires d’autres individus sauvées de l’oubli. La mémoire (le récoleur, les releveurs d’empreintes, la profession de panthécaire, le long hiatus subi par la narratrice et bien d’autres éléments) apparaît en effet comme l’élément clef de cette novella mettant en scène les dérives accélérées de notre présent. Que l’expédition et les étudiants soient trahis par leurs propres maîtres de stage en dit long sur ce que deviennent culture et mémoire. Il est difficile de ne pas songer à l’ivresse morbide de la destruction du passé, celle que nous constatons chaque jour dans le monde réel avec la frénésie concomitante de la numérisation (aussi fragile, aussi effaçable, aussi piratable et en définitive aussi durable qu’un tweet) et de la destruction de l’œuvre imprimée, désormais jetée avec entrain dans les bennes à ordures par les bibliothécaires eux-mêmes. L’auteur et essayiste Nicholson Baker avait, avant même les années deux mille, commencé à tirer la sonnette d’alarme au sujet de ce processus de destruction, encouragé si ce n’est ordonné désormais par les pouvoirs publics et les géants de la tech qui déjà les gouvernent et peu à peu les remplacent, et se concrétise dans ce texte avec une clarté sinistre. Et la mémoire de se trouver peu à peu remplacée par des accumulations insensées, des miroirs aux alouettes, phare trompeur et tour de Babel de pacotilles et colifichets miroitants : “Les temps étaient venus pour les naufrageurs de l’esprit”, écrit Léo Kennel. Il y aura un peu d’espoir, un peu de fable toutefois pour donner une touche de lumière à cette novella consacrée à des ténèbres en rapide extension.
« Je devais être rentrée avant que l’éboueur automatique ne tourne le coin (…) Des extensions insoupçonnables lui venaient, qui se faufilaient dans les coins et recoins en mouvements d’une rapidité surprenante. Sous son ventre cuirassé, de courtes pattes s’agitaient sans discontinuer, par centaines. Noir, mat, articulé, deux coques translucides opacifiées à l’avant, on aurait dit un monstrueux insecte. Ou plutôt un myriapode. Tout ce qui fermentait, tout ce qui grouillait, tout ce qui se déplaçait ou rampait sur le sol était prestement escamoté et détruit par incinération à très haute température. »
“L’autre côté de l’indifférence”, “Sidérante huit cent treize”, “L’Informelle” : trois novellas écrites entre 2009 et 2024, trois surréalismes noirs au-delà du dystopique. Ces mondes à l’agonie, en déréliction, en déshérence, sont nourris ici et là par des références évidentes (les fictions borgésiennes, les figures de l’antiquité) ou plus discrètes (“l’envol des mains-gauches-de-la-nuit”), par la poésie des néologismes, par exemple pour les professions (“médimane”, “archilivriste”), les catégories (“amnésistes”, “antimnèses”), les aliments (“fruits, légumes, rôti de phacoporc, drontades dorées, colimulaires et sketties à la nage”), les vents (“avec le bruit de la zyffle sur nos têtes”, “le légendaire furlussard brûlant”) ou les végétaux (“des sizyphes dorés de Mikkel”), et marqués par le goût des apocryphes, par une profusion presque baroque d’images tantôt sombres et tantôt lumineuses. Leur narration éclatée, leur aspect fragmenté, leur chronologie parfois complexe participent à cette richesse. Denses et signifiants, pas toujours faciles au premier abord, de tels textes en donnent beaucoup au lecteur et invitent immanquablement à la relecture.
“Patiemment”, écrit un des personnages, “j’ai collecté tous les rebuts de la littérature, tout ce qui n’est ni héroïque ni extraordinaire, tout ce qui n’est pas reconnu beauté officielle labellisée, tout ce qui n’entre pas dans les systèmes philosophiques ou les théories esthétiques aux formes parfaitement pleines, bref, tout ce qui est capable de faire surgir le Vrai. Comme le sculpteur récupère les vieilles ferrailles sur les décharges publiques pour en construire une œuvre qui aura tout à voir avec ces matériaux, et qui, à la fois, n’aura rien de commun avec eux.” Tels sont sans doute le projet et le pari fou de Léo Kennel, un projet dont elle continue à tisser méticuleusement la trame et un pari qu’elle semble être en passe de remporter.

Titre : Alephramize
Auteur : Léo Kennel
Couverture : Ellen Thesteff
Éditeur : Flatland
Collection : La Tangente
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 228
Format (en cm) : 10 x 20
Dépôt légal : novembre 2025
ISBN : 9782490426416
Prix : 18 €
Les éditions Flatland sur la Yozone :
La collection La Tangente
« Osgharibyan » par Léo Kennel
« Wohlzarenine » par Léo Kennel
« Pauvre cosmos » de David Sillanoli
« Protocole commotion » de David Sillanoli
« Charles et moi » par Yves Letort
« Brutal deluxe » par Emmanuel Delporte
« Monstrueuse Féerie » de Laurent Pépin
« Angélus des ogres » de Laurent Pépin
« Pill Dream » de Xavier Serrano
La collection La Fabrique d’Horizons
« Fins de siècle » par Yves Letort
« Paris perdus » par Fabrice Schurmans
« Humanum in silico », anthologie
« Aventures sidérantes », anthologie
« Des lendemains qui shuntent », recueil de Bruno Pochesci
La collection Le Grenier Cosmopolite
Voyage au pays de la quatrième dimension » de Gaston de Pawlowski
Le Novelliste
La chronique du « Novelliste 1 »
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