Dès l’introduction, “Il semblerait bien que le monde brûle”, François Theurel affiche l’ambition de ce numéro : devant la déferlante de fins du monde, aussi bien dans le réel que dans l’imaginaire, l’idée est de rendre à l’apocalypse son sens étymologique et premier : non pas la destruction de toutes choses, mais un processus de révélation.
Partant du salut nazi d’Elon Musk lors du discours de réinvestiture du dernier président américain en date, mais aussi d’une de ses affirmations (“Si vous n’aimez pas le réel, ignorez-le”, qui n’est pas sans rappeler le fameux “Si ce monde vous déplait…” de Philip K. Dick), François Theurel, dans “Désir d’être & sourcils levés”, s’interroge sur un monde dont la production cinématographique semble tourner en boucle sur elle-même, un monde où la satire semble avoir disparu, sans doute parce qu’il semble être intégralement devenu sa propre satire. Un monde où – tel est le thème de ce numéro – l’apocalypse tant décrite, tant mise en scène, est à chercher du côté d’une révélation qui serait re-création et co-création, même si rien à ce jour, dans le vaste spectacle du monde, ne donne l’impression qui quiconque essaye d’en prendre le chemin.
Dans ce présent sans direction ni boussole, "Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas". À partir de cette prophétie attribuée à André Malraux, Rafik Djoumi cherche à individualiser dans son panorama les étapes et dérives de la culture geek à travers le grand carrousel d’accélération à la fois de la fiction et du réel, rendant presque impossible à suivre la succession de constructions et reconstructions, de fabrication d’idoles et de processus iconoclastes. Une accélération où les théories se succèdent à peu près aussi vite que les séries télévisées, reléguant aussitôt les précédentes dans l’obsolescence et dans l’oubli. Une culture officielle ou mutante, parallèle ou underground, trash ou pop caractérisée par une surproduction telle que chaque geek, chaque journaliste, chaque sociologue pourra construire des séquences et des étapes alternatives à celles proposées par l’auteur, des œuvres et des moments dont bien peu parviennent encore à marquer durablement les esprits. Reste un article intéressant et lucide, qui apporte sa part de lumière dans la mer déchaînée d’une surproduction hectique et dépourvue de cap.
Perte de cap, perte de repères, donc. Avec “Tous les jours la fin du monde”, le pertinent Antoine Daer, auteur d’un bel article dans « L’Estrange 4 La mémoire d’internet » aborde le processus de “défamiliarisation cognitive" qui, d’apanage et de marqueur de la science-fiction, devient part intégrante du présent et du réel. Le tour de passe-passe du solarpunk, une branche de la science-fiction optimiste caractérisée par l’apparition de solutions aux maux contemporains, imagine un futur à l’opposé de ce que l’on pourrait nommer la Mad-Maxisation du monde. Mais y croire est difficile, car les prophètes de l’apocalypse sont partout. “Allumez les infos”, déplore l’auteur, “c’est tous les jours l’apocalypse. Le monde de votre enfance n’existe plus, il n’y a pas et il n’y aura jamais de retour en arrière. Ne reste qu’un vaste présent, hanté par les spectres du passé et les germes obscurs de l’avenir, à faire nôtre et à habiter tant bien que mal (…)” Pourtant, pourrions-nous ajouter, on le sait, on le devine, et le sociologue Gérald Bronner l’explique dans ses essais : les journaux et chaînes d’information qui ont essayé d’équilibrer bonnes et mauvaises nouvelles, ou même simplement de glisser ici quelques bonnes nouvelles, ont toutes fait faillite. Seule l’apocalypse au sens de la destruction fait recette. Faut-il, en définitive, considérer l’imaginaire comme un marchepied vers un monde meilleur, un laboratoire dessinant le futur, ou comme un simple refuge ?
“Le Futur a (encore) de l’avenir”, affirme en tout cas Julien Amic, en dressant un panorama de fictions optimistes. Kim Stanley Robinson en tout premier lieu, mais aussi Chi Hui et Aki Mira et bien d’autres, des romans, des nouvelles et des bandes dessinées solarpunk ou non, avec pour conclusion la citation optimiste de Stanislas Lem : “Les rêves finissent toujours par vaincre la réalité si on leur en donne l’occasion.”
Devant l’apocalypse en cours, la fiction semble également salvatrice pour le réalisateur F.J. Ossang, en compagnie de qui l’on navigue entre d’un côté la passion du cinéma “écrire ou filmer pour ne pas mourir”– un cinéma qui est révélation et donc apocalypse – et d’autre part les perplexités et désillusions devant la massification du septième art et le processus d’éradication de l’argentique. Perplexité également devant l’évolution du monde : “Le monde s’est retourné comme une crêpe”, explique Frédéric-Jacques Ossang avec un beau sens de l’image et de la formule, “et on est enfermés dans la crêpe. Le monde est une calzone.” Une calzone à laquelle en tout cas peinent à résister les abeilles, comme nous le rappelle le très beau port-folio de l’actrice, mannequin et artiste Jesse Bush, alias Onejessa et son étonnant projet Bee Totem, des milliers d’abeilles défuntes, chacune enfermée dans une bulle lumineuse, couleur d’ambre, et suspendues en essaims : une œuvre d’art moderne à la fois élégante et pleine de sens. Au rayon port-folio, on trouvera également Marcus Wallinder, à l’évidence très inspiré par Magritte, accompagné d’un entretien où le photographe précise l’apport de l’intelligence artificielle dans ce qu’il nomme la promptographie, et un aperçu de l’œuvre de Laurent Melki créateur d’affiches de cinéma depuis des décennies. À l’opposé de ce cinéma grand public, Bertrand Mandico, qui avait déjà donné un entretien passionnant dans « L’Estrange 3 Pulp ! », revient sur “10 sources”, dix artistes ou œuvres qui ont exercé sur lui une influence particulière.
Comme pour les précédents numéros, Il n’est pas possible de rendre compte exhaustivement des cent-soixante pages de reportages, d’entretiens, de fictions, d’essais et d’images de la revue. Ce numéro cinq se présente comme d’habitude sous forme d’un très fort volume à dos carré, imprimé sur un épais papier cartonné, et abondamment illustré. Le lecteur qui s’y plongera y découvrira, comme le sujet le laissait anticiper, horreurs et merveilles, impasses et échappatoires, tentatives de recréation d’un monde qui chaque jour semble se dérober un peu plus, remèdes à la déréalisation d’un présent qui s’enfuit, le tout animé par la passion d’une création et d’une re-création toujours nécessaires, qui apparaissent également comme une indispensable lueur d’espoir.

Titre : L’Estrange Apocalypse ?
Directeur de publication : François Theurel
Éditeur : Gallimard
Collection : Hoëbeke
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 5
Pages : 159
Format (en cm) : 20 x 25
Dépôt légal : novembre 2025
ISBN : 9782073120656
Prix : 20 €
Gallimard / Hoëbeke sur la Yozone :
« L’Estrange 4 La mémoire d’internet »
« L’Estrange 3 Pulp ! »
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