« Elle traverse le Temps – le Temps passé, le Temps à venir, le Temps qui pourrait avoir été et le Temps qui pourrait être. Elle s’étend sur une éternité, autant que je le sache, et personne n’en connaît tous les détours. »
Étrange route que celle que sillonne Reyd Dorakeen au volant de son camion, à la recherche d’on ne sait quoi, peut-être la fortune, peut-être la mort, peut-être son destin. Une route que découvre Randy Carthage, parti à la recherche de son père après avoir découvert un incroyable artefact. Cette route, seuls certaines machines et certains individus peuvent la trouver et y voyager. Une route qui selon une des protagonistes est “quelque chose d’organique” et selon un autre un endroit près duquel “Ambrose Bierce pourrait être en train d’écrire un livre”. Car tout y semble possible, même le plus étrange, même le plus ébouriffant.
« J’ai monté et descendu cette saleté de route depuis le néolithique jusqu’au S trente. J’ai suivi toutes les routes transversales, tous les chemins, tous les sentiers d’un bout à l’autre du trajet. Je suis connue dans mille pays sous des noms différents. Pourtant dans aucun d’entre eux je n’ai découvert ce que je cherchais, ce que nous cherchons. »
Une route à partir de laquelle on peut gagner toutes les époques, et sur laquelle on peut croiser des personnages inattendus, comme un allemand prénommé Adolf qui pourrait bien être tristement fameux, un marquis de Sade non moins fameux, ou un Croisé reconverti en laveur de pare-brise.
Chez Philip K. Dick, le livre guidant les personnages sur cette route et ses mille embranchements aurait pu être le Yi-King. Chez Zelazny, ce sont des intelligences artificielles dissimulées dans des livres et intimement liées à leurs véhicules. Pour Reyd Dorakeen, il s’agit de Fleurs (« Les Fleurs du Mal » de Charles Baudelaire, très littéraire et “programmée pour l’ensemble des décadents”), tandis que celle de Randy se nomme Feuilles (pour les « Feuilles d’herbe » de Walt Whitman). On ne s’étonnera donc pas de voir mentionnés des auteurs comme Rimbaud, Mallarmé ou Verlaine, ou un graveur néerlandais tel que Jan Luyken.
On le voit : si les références sont classiques, la modernité est également là. Dans ce roman écrit en 1979, on a déjà, outre les intelligences artificielles, des robots de combat, de l’ARN, un véhicule métamorphique, le clonage, un zaibatsu, l’effacement et la restauration des souvenirs.
« J’ignore s’il existe des avenirs parallèles, mais je sais qu’il y a de nombreux passés qui mènent à cette époque d’où je suis venu. Tous ne sont pas accessibles. Les routes transversales ont une façon de revenir à l’état de désert quand personne n’y voyage. Ne sais-tu pas que le temps est une super autoroute avec d’innombrables bretelles d’entrée et de sortie, et aussi des routes principales et des routes secondaires, que les cartes ne cessent de changer, que très peu de gens seulement connaissent les moyens de trouver les rampes d’accès ? »
Pour pimenter le voyage, Reyd Dorakeen est sous le coup d’une Dizaine Noire. Selon les règles d’un Bureau des Jeux dont on ne sait pas grand-chose (c’est d’ailleurs la seule règle qui apparaît), son ennemi et ancien associé du nom de Chadwick a droit à dix essais pour tuer Dorakeen. Mais celui-ci a le cuir épais : un flingueur amateur, un dinosaure, un androïde de combat, un auto-stoppeur léthal, un bonze tueur ne parviendront pas à en venir à bout. Au terme d’une intrigue demeurant assez cryptique, avec un retournement d’intention de Chadwick, le lecteur aura droit à une révélation inattendue sur les créateurs de cette route impossible. Mais le roman nécessitait-il une telle révélation qui n’explique pas grand-chose, alors que le mystère suffisait ? Ce sera au lecteur de juger.
« Fume ton cigare et passe-toi de la réalité. »
Lorsqu’il écrit « Repères sur la route », en 1979, Roger Zelazny n’est pas un novice en road-movies. Il a déjà à son actif un roman assez féroce (« Damnation Alley », 1969) publié en France sous deux titres différents, les « Culbuteurs de l’enfer » chez Champ Libre en 1974 et chez Lattès en 1979, et « Route 666 » chez Denoël en 2000. On pourra trouver entre la route telle qu’il la conçoit et la pentalogie du « Fleuve de l’éternité » de Philip José Farmer bien des points communs, par exemple une voie de transport au bord de laquelle il est possible de trouver tous les individus ayant existé. On a l’impression qu’avec « Repères sur la route » et son éventail infini de possibles, Zelazny ébauche les principes d’une saga à venir. Pourtant, il n’y reviendra jamais. Pour l’essentiel à base de dialogues, « Repères sur la route » donne l’impression d’avoir été écrit sans prétention, comme si l’auteur n’était pas allé au bout d’une idée, voire d’une entreprise littéraire à laquelle il aurait hésité à donner pleinement corps. Reste, dans la bibliographie de l’auteur, un roman mineur mais plaisant, qui se lit rapidement et facilement.

Titre : Repères sur la route (Roadmarks, 1979)
Auteur : Roger Zelazny
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Alain Dorémieux
Couverture : non créditée (IA ?)
Éditeur : Gallimard (édition originale : Denoël, 1981)
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 755
Pages : 256
Format (en cm) : 11 x 17,7
Dépôt légal : octobre 2025
ISBN : 9782073069054
Prix : 8,50 €