On ne cherchera pas dans Les Veilleurs de nuit un page-turner, un roman que l’on ne peut pas lâcher. On pourrait même dire que ce récit parfois décousu en est l’exacte antithèse. Pourtant, en ce sens, il est bien plus captivant. S’il se lit comme il est composé, c’est-à-dire par fragments, le lecteur pourra savourer chaque chapitre, puis reposer le livre en anticipant le plaisir d’y revenir. À travers les souvenirs teintés de poésie du narrateur, enfant, puis adolescent, puis étudiant, on découvre une jeunesse à Taiwan, autour d’un village nommé Bourg-brûlé, un vagabondage mémoriel assez décontracté vis-à-vis de la chronologie, mais qui en apprendra beaucoup au lecteur. Aussi, on recommandera à celui-ci de se plonger, avant ou après lecture, dans l’intéressante préface du traducteur Gwennaël Gaffric, dans la postface de l’auteur consacrée à la genèse du texte, et dans les notes de bas de page qui apportent plus d’une précision sur une île de Taiwan réelle ou rêvée, sur son monde diurne et sur son folklore, sur ses aspects contemporains mais aussi sur son histoire.
Mémoires, souvenirs, fragments de vie, essai déguisé sur un monde en train de s’effacer, « Les Veilleurs de nuit » est tout cela à la fois. À travers les remémorations de l’auteur-narrateur, dont les sujets paraissent à première vue toujours prosaïques,– citons à titre d’exemple les bicyclettes de l’enfance, de l’adolescence puis de l’âge adultes, utilisées au quotidien et toutes finissant par disparaître, subtilisées les unes après les autres – à travers les souvenirs toujours teintés d’empathie des oncles, tantes, cousins, amis, et autres individus croisés ici et là, le lecteur verra partout pointer les autres faces de Taïwan, celles de son passé complexe, et, surtout, celle de son monde semi-visible, celui des fantômes.
Car le monde des fantômes de Taiwan couvre, si l’on ose dire, un large spectre, qui s’étend de toute évidence à l’ensemble du règne vivant, humains compris, mais aussi à la topographie et aux objets inanimés. Végétaux avec les mystérieux poils de terre surgissant du sol pareils à des soies de porcs, animaux avec des cochons revenant d’entre les morts et des poissons faisant issue du tube digestif d’un individu, objets – en principe – inanimés comme les épouvantails, sujets de très beaux et très inquiétants passages où l’on en voit se relever au bord des routes ou se déplacer, au cœur d’une procession, installés dans un palanquin. Quant aux fantômes humains, ils sont nombreux : une petite fille fantôme dans la salle de bains, une femme-fantôme convoquée par la musique d’un piano, le mystérieux Maître des Fondations, entité surnaturelle susceptible d’apparaître dans des maisons dont le concepteur imprudent n’aurait pas prévu d’espace qui lui serait dévolu, ou la non moins mystérieuse ti-tante du tabouret, présence fantomatique, venant s’asseoir sur des sièges posés au bord des champs (où l’on peut lui poser des questions et où elle peut répondre à sa manière, en faisant trembler l’eau d’un seau déposé sous la chaise). Ce ne sont là, entre rencontres et folklore, que quelques exemples parmi d’autres.
Car ces éléments fantastiques peuvent ici relever d’histoires de première main – contées pour l’essentiel par le narrateur lui-même, puis, plus loin, par son amie d’enfance Bi-Hui – mais aussi de seconde ou de troisième main – lesquelles pour autant semblent tout aussi réelles – voire même d’un folklore plus ancien. Entre légendes, rumeurs, racontars et rencontres inattendues avec des spectres, ce fantastique s’entrelace avec les trajectoires des uns et des autres, famille, amis, parents éloignés. Et si pour quelques chapitres l’on change de narrateur, si Bi Hui prend la parole à son tour, c’est parce qu’elle-même est hantée par le bruissement d’un ventilateur fantôme, elle-même est capable de voir ce que bien peu sont capables de discerner, et surtout parce qu’elle a compris bien avant lui quels étaient les éléments du quotidien qui dans leurs existences relevaient exclusivement du surnaturel.
Les fantômes et les spectres sont donc partout – jusqu’à l’illustration de couverture, une ancienne demeure réputée hantée de Minhsiung, dans le comté de Chiayi, qui apparaît également au fil du texte – mais ne se manifestent jamais sous une forme volontairement terrifiante ou spectaculaire. Bien au contraire oscillent-ils en permanence à la frontière ténue entre le visible et l’invisible, dans les recoins de la topographie et aux limites du champ de vision, dans ces zones troubles de la perception où les uns sentent, voient, entendent ce qui échappe aux sens du plus grand nombre. Le fantastique est donc là, étroitement intriqué au quotidien, non pas de manière subliminale mais par petites touches, des éléments comme naturels de l’arrière-plan ou du décor : en ce sens, il ne crée pas de rupture avec l’ordre du monde mais finit au contraire par en apparaître comme une composante familière.
Parmi les légendes et les histoires, reste une question que pourra longtemps se poser le lecteur : qui est donc le Veilleur de nuit ? On trouve ici et là quelques indices, quelques propositions. On aurait pu voir à quoi il ressemblait durant l’époque japonaise, sous forme d’une statue en or à présent disparue ; ce serait aussi une incarnation d’Ulkâmukha Pretarajale, grand maître des Fantômes dans la tradition bouddhiste ; un avatar secret de l’omniprésent maître des Fondations mentionné plus haut ; enfin, ce pourrait aussi être, figurée sur un rouleau trouvé dans une malle laissée en arrière par l’envahisseur Japonais, une déesse au visage sombre et inquiétant, évoquant des entités telles que Kuaniyin et Matsu, drapée d’un voile noir et affublée d’une bannière d’invocation des âmes. Peut-être même tout cela à la fois, car le titre de l’ouvrage, « Les veilleurs de nuit », le mentionne bel et bien au pluriel. Mais l’on peut se demander aussi si ces « Veilleurs de nuit » ne seraient pas nos protagonistes humains, le narrateur et Bi-Hui eux-mêmes, tous deux vigiles, tous deux capables de voir, dans la clarté aveuglante du réel, ce qui échappe au plus grand nombre, non pas parce que tous deux gardent les yeux ouverts au cœur des ténèbres, mais parce que leur acuité diurne leur donne accès à cet invisible qui se dérobe au commun des mortels.
Non sans facilité, dans la mesure où l’auteur est également chanteur et parolier et où Les Veilleurs de nuit a tout d’abord existé sous forme d’un ensemble musical (dont chaque morceau, accessible par quick response code, correspond à un chapitre), on serait tenté d’écrire qu’une telle œuvre est portée par une petite musique particulière. Il y a en tout cas, d’un bout à l’autre de ce récit en forme de remémoration, une tonalité à part qui ne se dément jamais, un doux-intime plus proche du plaisir du souvenir que de l’étreinte parfois douloureuse de la nostalgie. Dans ce Taïwan de la jeunesse de Tiunn Ka-Siong, qui, entre modernité et folklore, semble encore protégé de l’essor envahissant des technologies, c’est en harmonie constante avec le quotidien que l’histoire de l’île et le surnaturel partout affleurent, Cette tonalité fait des Veilleurs de nuit un roman à part dont la découverte invite à la lenteur, un roman qui ne se dévore pas d’un trait mais que l’on savoure chapitre par chapitre.

___________________________________________________
Titre : Les Veilleurs de nuit (2022)
Auteur : Tiunn Ka-siong
Traduction du chinois (Taïwan : Gwennaël Gaffric
Préface : Gwennaël Gaffric
Couverture : Maison hantée de Minhsiung, Comté de Chayi, instagram / Waterlight.chou DR
Éditeur : L’Asiathèque
Collection : Taïwan fiction
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 263
Format (en cm) : 14 x 18
Dépôt légal : octobre 2025
ISBN : 9782360574209
Prix : 19,50€
L’Asiathèque sur la Yozone :
« Le Magicien sur la passerelle » de Wu Ming-yi
« Encore plus loin que Pluton » de Huang Chong Kai
« Arborescences » par Chi Hui, Aiki Mira, luvan
« Ton temps hors d’atteinte » de Xia Jia
« Fantômes d’Ogura » par Hubert Delahaye
« La Statue de Chaojue » par Hubert Delahaye